L’esprit entreprenarial excuse-t-il tout ?
par Mooton Nwar, 15/06/2017

    Je pense acheter l’ouvrage biographique tout récent consacré à un chef d’entreprise de province, créateur de l’usine à la campagne qui m’a embauché il y a 33 ans à la sortie de l’université. Je pense que ce sera un hymne à la gloire de cette personne, mais j’espère y trouver les éléments me permettant de digérer deux souvenirs désagréables à son sujet.

1- Courbettes exigées
    Dans les tout premiers jours de mon emploi dans cette usine, on m’a dit que le grand patron m’avait aperçu et me trouvait impoli, manquant de respect. J’ai quand même été embauché après ma période d’essai, ouf, mais je n’ai pas bien compris cette anecdote. Apparemment, je l’aurais croisé dans le couloir, ou en allant photocopier des papiers urgents sur une machine à l’étage (la nôtre étant en panne), et je ne lui ai pas adressé mes chaleureux respects, je ne suis pas même arrêté pour le saluer, ce qui l’a choqué. Or, il se trouve que personne ne m’avait dit qui était ce vieux monsieur, et que l’usage dans l’entreprise semblait être de ne saluer que les personnes que l’on connaît (j’étais tout disposé à adopter des conventions différentes, je m’adaptais), et là j’étais concentré sur « bien faire mon travail », avec célérité et productivité, pour surtout le bénéfice de cet employeur. Mais non : habitué aux courbettes et révérences à son égard, il considérait apparemment que ce cirage de pompes était le plus important, le travail professionnel passant après. Cela ne m’est pas du tout sympathique. Je dis merci à cet employeur d’avoir créé cet emploi, mais la personne ne m’est pas sympathique de caractère, imbue d’elle-même en exigeant tous les subalternes à ses pieds, en adoration.

2- Alliance aux bandits de la finance
    Autre point qui m’a gêné, j’ai appris dans les mois qui ont suivi mon entrée que la superbe voiture de sport qui trônait sur le parking était la « voiture de fonction » du « conseiller financier ». A l’entrepreneur demandant que faire de son argent, il avait apparemment répondu « x-y-z, et je vous conseille de m’acheter une super-bagnolle très chère », avec plein succès. Quand les négociations salariales étaient houleuses, aux dires des syndiqués se battant pour des décimales d’augmentation refusées par la direction, ce gaspillage me paraissait choquant. Pire encore : peu de temps après, un redressement fiscal a gravement pénalisé l’entreprise, ce que le conseiller avait conduit à faire s’avérant illégal. Bref, cela me fait penser à un mépris pour le travail de peine humble pour couvrir d’or un bandit, et je n’aime pas ça. Bien sûr, ça n’a jamais été présenté ainsi, mais lisant entre les lignes, je l’interprète comme ça.

    Je verrai si le livre biographique m’explique ces éléments d’inconfort. Je ne vais pas courir après un exemplaire dédicacé, ma démarche n’est pas enthousiaste du tout, plutôt gênée.

----------- Ajout 17/06/2017
  J’ai entamé la lecture du livre, avec la présentation générale (se gaussant des diplômés) et la jeunesse du personnage, mais – à la réflexion – il y a un troisième point d’inconfort que je voudrais soulever :
3- un succès anti-généreux
  La première fois que j’ai vu un produit de cette entreprise, la première année de mes études universitaires, il était manipulé avec d’infinies précautions « parce que horriblement cher », pour une raison indéterminée, puisque semblant si simple. C’est la logique du capitalisme dur, anti-humaniste : vendre au prix le plus cher qui sera quand même accepté, pour faire un maximum de fric pour soi, aux dépens des clients (ou des payeurs derrière eux, même si c’est l’argent public, théoriquement au profit de tous). Exemple : si la concurrence vendait un médiocre produit mille francs, et que l’on a inventé un produit faisant mieux et coûtant cinq francs à fabriquer, l’attitude généreuse (pour les clients ou le bien public) aurait conduit à le vendre six francs mais… la rapacité capitaliste consiste à faire fortune en le vendant huit cent francs, « très cher quoique à rapport qualité-prix gagneur ». Faire fortune ainsi ne me parait pas « en tous points admirable » mais « moralement très contestable ». D’ailleurs les grands chefs (« diplômés ») qui ont pris la suite ont sur cette ligne usé et abusé du bla-bla commercial/marketing « tout pour le client » – en cachant le point clé « tout sauf le prix de vente, qui est lui pour notre poche ». Avec protection juridique/légaliste acharnée contre la concurrence (pouvant copier bien moins cher), ça tourne mais ce n’est pas joli. Ça semble en un sens une success-story de voleur légal, pas de bienfaiteur (même si les employés et domestiques en ont profité, complices ? – avec assistance médicamenteuse, le malaise était/est certes digérable).
  Je vais voir si le livre (j'en suis rendu page 23) aborde ce plan mais j’en doute, d’après son triomphalisme univoque, apparemment dénué d’intelligence critique, autocritique.

----------- Ajout 18-20/06/2017
4- Double gifle à mon pacifisme mondialiste
– J’ai bien avancé la lecture, étant rendu avant-hier page 91 à la moitié du livre, et je ne suis pas admiratif du tout. Sans que ce soit vraiment la faute de l’industriel en question, je suis en désaccord avec l’auteure, qui présente son oncle-héros comme quelqu’un de « super-bien car résistant patriote pendant la guerre 1940-45 », ce qui est super-classique mais rencontre mon complet désaccord. Contrairement à la propagande unanime, je ne juge pas cette guerre comme notre bien contre le mal envahisseur, mais une guerre du mal contre le mal, colonialisme allemand contre colonialisme français. Il est cité l’horreur du STO vers 1943, esclavagiste travail obligatoire pour les Français au service des Allemands, mais c’est oublier qu’en 1948, les Français ont massacré les Malgaches se rebellant contre l’esclavagiste travail obligatoire au service des colons blancs (principe considéré ici très normal en 1900-1950). Bien sûr, un individu de base n’était pas responsable de la politique coloniale de la France, mais je dénie complètement la propagande nous clamant irréprochables contre le mal incarné. Des moches affrontaient des moches, et ça ne glorifie en rien l’un de ces tueurs, ou soutiens de tueurs. La morale élémentaire dit « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse », les Français de l’époque dont ce fier héros n’y comprenaient rien, abrutis ou monstres d’immoralité ? Enfin, c’était une époque lointaine, mais la romancière qui raconte semble ne rien voir non plu’, ne rien comprendre, et l’ensemble est assez lamentable. Quoique usuel… le maire de ma ville récite les mêmes inepties ce jour, en célébration de l’appel gaullien à la résistance du 18 Juin 1940. Moi je résiste à leur propagande débilitante 2017, oui.
– Quelques pages plus tard, le héros se met au service de l’armée française, engagée dans la guerre d’Indochine, par solidarité entre frères d’armes et l’auteure condamne les Etats-Uniens qui ont « de mauvaise foi » condamné cette guerre coloniale (page 94), dite « intolérable ». Là aussi, je suis choqué par le point de vue prétendu français : la population indochinoise avait été envahie/oppressée par les Français (comme les Français par les Allemands), et là elle résistait à cette violence abusive, elle avait entièrement raison, même si elle se faisait massacrer par « nos » soldats, avec l’aide de « nos » industriels. Je suis renégat en la matière, je donne entièrement tort aux politiciens/généraux/soldats/industriels voulant ainsi faire perdurer l’indigénat, privant de droits civiques égaux les prétendus « inférieurs de naissance », sous-humains considérés simiesques ou équivalent. C’était un crime contre l’humanité, et là encore le héros et sa biographe n’y ont rien vu, rien compris, mauvaises gens.

----------- Ajout 22/06/2017
5- Aliénation et chômage
  (Rendu page 107,) je me rends compte que j’ai oublié de noter un autre point contestable, à une page précédente (n°76) : l’industriel est félicité pour avoir apporté du travail féminin dans cette campagne. Or le caractère positif de ceci n’est pas si évident. Il parait qu’en Allemagne les mères de famille travaillent beaucoup moins professionnellement que les Françaises (modernes). Sans ce travail féminin, il y aurait peut-être moins de PIB (argent par habitant, direct et indirect avec les nounous et femmes de ménage), mais il y aurait peut-être davantage de qualité de vie, sans trépidante vie chronométrée et caféinée aliénant tout le monde, avec médiocre suivi des enfants, avec divorce à la moindre contrariété. Il y aurait aussi moins de candidats à l’emploi donc moins de chômage. Si on ose réfléchir, on peut envisager diverses façons, sans foncer dans les usages courants ici, présents, et ce n’est qu’alors qu’intervient le jugement « positif » ou « négatif » – j’ai ainsi lu (dans l’ouvrage « Sapiens ») que l’invention de l’agriculture était mise en question, elle a certes permis une explosion démographique mais – si l’on se contrefiche du dogme biblique « croissez et multipliez » – c’est loin d’être parfait : ça n’assure pas du tout le paradis aux individus présents, la réflexion devrait être aussi osée pour le travail des mères ; les livres ne sont pas faits que pour réciter les lieux communs.

----------- Ajout 23/06/2017
6- Xénophobie fièrement tueuse
  Après le passage sur l’Indochine, vient la fierté de faire la guerre d’Algérie dans les troupes coloniales, via son fils, page 117, ce qui m’est profondément antipathique (il s’agit d’enfreindre armes à la main le droit de l’homme universel à l’autodétermination des peuples…). Mais je comprends mieux page 122 : « au moment où résonnent les accents de la Marseillaise, c’est un village apaisé de ses tensions qui communie en un seul cœur. » Rappelons la parole majeure de ce chant horrible « Qu’un sang impur abreuve nos sillons », appel au meurtre des étrangers et leurs bébés, prétendus intrinsèquement coupables de mauvais sang, quelle horreur (horreur d’affirmer ça, pas horreur d’avoir ce prétendu sang…) ! Mais c’est glorieux selon le héros et sa biographe, qui me choquent terriblement, c’est entièrement confirmé. Si j’étais né à l’époque, et lucide comme aujourd’hui, aurais-je été banni du village par ce maire super-fier de son unanimité entre xénophobes « normaux » ? J’ignorais totalement ces côtés du vieil homme de 72 ans que j’ai aperçu en 1984, mais ça me semble une part très sombre du personnage. Et ce n’est pas qu’une vieille histoire spécifique aux années 1950 : encore aujourd’hui les politiciens, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche communiste (avec Mélenchon) chantent fièrement la Marseillaise, et ça explique le terrorisme – puisque les civils ici se clament fiers d’être des soldats, les groupes martyrisés par les soldats français attaquant à l'étranger ont entièrement « raison » de tuer les civils français… Je trouve ça horrible, injuste, idiot de la part des chanteurs au garde à vous. Mais ils ont le pouvoir, horriblement. Oh non, ça ne me fait pas admirer cet industriel, humble au départ puis devenu dominant, écrabouilleur de la morale humaniste.

----------- Ajout 24/06/2017
7- Incompétence scientifique
  Avec le chapitre sur le capitaine Jean Buissière page 133 commence la partie qui m’intéresse directement dans ce livre. Mais, tandis que l’industriel et sa biographe croient avoir tout compris, ils n’ont rien compris :
- Erreur sur le concept de science : l’inventeur Buissière est dit « grand scientifique » génial, et c’est une totale méprise – remplacer un dispositif de mesure lourd par un dispositif léger n’est nullement une avancée de la science mais de la technique (il ne s’agit nullement de découvrir de nouvelles lois du monde matériel, mais de progresser en pratique dans la facilité de mesure).
- Prestige erroné : en 1972 régnaient des erreurs biomédicales, notamment la fausse loi « connaître le nom du microbe conduit automatiquement à bien et vite soigner, sauver ». En fait, cela ne concernait (avec le dispositif en question) que des bactéries, en étant hors sujet pour les virus (et bactéries à croissance ultra lente in vitro), laissant démunis devant la moitié environ des maladies infectieuses donc peut-être 90% des maladies totales. Et puis l’identité taxonomique de la bactérie ne conditionne que très partiellement son profil de résistance aux antibiotiques, ce que l’on ignorait à l’époque. Même la pathogénicité ne découle pas directement de l’identité – pour l’hôpital, hors guerre biologique – les immunodéprimés (rares à l’époque, multipliés par l’épidémie de sida ensuite) pouvant être tués par de prétendus non-pathogènes ; de même, quand la plupart des germes appelés Escherichia coli sont bénins inoffensifs, d'autres avec ce même nom sont de très redoutables tueurs d'humains. Bref, ce qu’a vendu l’inventeur, puis l'industriel, reposait sur une loi multiplement fausse, une erreur scientifique – ce que la biographe ne signale pas du tout, ne sait pas apparemment, se réjouissant seulement de la fortune bâtie en vendant cette promesse grandiloquente bienfaitrice pour l'humanité, qui était en fait un mensonge plus ou moins volontaire (ou plus ou moins incompétent). Plus tard, des vrais scientifiques ont été embauchés, des nouveaux produits ont été conçus, pour contourner les problèmes, mais le point de départ était très surestimé, survendu par esprit marketing glorifiant commercialement le produit. La science est ailleurs.
8- Conquête condamnable ?
  Page 155-156, il est intéressant d’apprendre que API a pu signifier Analytab Products Incorporation et Appareils Pour Identification, mais le contexte de ce chapitre est l’enthousiasme colossal du « rêve américain » (émigrer aux Etats-Unis et y faire fortune). C’est juste oublier que les Wasps protestants rejetaient les Irlando-Italo-Hispano-Français arrivant (et chassent encore les Latinos, après s’être eux implantés par invasion exterminant les autochtones Amérindiens), comme les Européens chassent les Africains et Asiatiques rêvant de faire fortune en nos pays riches (après que « nous » ayons été les conquérir pour piller leurs matières premières). Le sujet me semble mériter une immense réserve critique, autocritique, au lieu de foncer avec béatitude sous la pluie de dollars.
Bilan (lecture achevée)
  Je n’ai pas trouvé réponse aux deux-trois questions initiales que je posais. Seule la première est semi-abordée, mal. Page 163, il est écrit : « A la vue de Paul, les jeunes gens s’interrompent et s’inclinent avec déférence. (…) Les heureux élus manifestent envers Paul une admiration sans bornes qui est loin de lui déplaire. » C’est faux, cet homme n’était pas étonné agréablement par ces courbettes, il les exigeait sous peine de condamnation par lui-même faisant autorité, cela change absolument tout ! Le succès lui était monté à la tête. En ce sens, ce livre menteur est un torchon non crédible, brossant une légende mensongère. De l’intérieur, j’en ai vécu le démenti cinglant, mais on fait taire les humbles comme moi, seuls les adorateurs de célébrités ayant la parole (hors d’Internet).