Plus ou moins faussement accusé d’être bourgeois
Moi "bourgeois" ???
par Bonélève Balèyeur, 03+11/05/2020

ajout ensuite

   J’ai été frappé l’autre jour par un propos en débat-télé qui a été reçu (par les autres débatteurs) comme vérité évidente, sans réaction opposée. Ce terme, « bourgeois », me semble au contraire mériter ample réflexion, contradictoire.

1/ « Les bobos capables d’aider leurs enfants sans enseignants » (télévision française, Avril 2020)
   Lors d’un débat sur chaîne d’information, j’ai entendu un journaliste éditorialiste clamer que le confinement de Mars-Mai 2020 accroissait scandaleusement les inégalités sociales, en effet : d’un côté il y a les bobos pouvant aisément remplacer les enseignants pour faire la classe à leurs enfants, de l’autre il y a les défavorisés qui en sont incapables et donc font prendre du retard à leurs enfants, ce qui perpétuera les inégalités sociales à la génération suivante [honteusement pour l’esprit français d’égalité des chances – au contraire de l’esprit étasunien d’études très chères presque réservées aux gosses de riches].
   Entendant ça, j’ai été très choqué : ayant très brillamment effectué mes études jusqu’au Bac (C mention très bien en 1981, ce qui était à l’époque très exceptionnel), je suis capable d’aider mon fils parfaitement en école primaire, au collège (sauf en langue étrangère autre qu’anglais-russe-latin), au lycée (sauf en économie pas au programme à mon époque), est-ce que ça signifie pour cela que je suis un bourgeois ??? (bobo = bourgeois bohême = petit bourgeois moitié hippie façon étudiant 1968 ?). Pas du tout à mon avis : avant d’être mis en invalidité, je n’avais pas un métier de chef ou indépendant cher payé, j’étais technicien exécutant dans l’industrie. Ce n’était pas un métier de col blanc mais un métier manuel essentiellement, manipulateur biochimiste (même si l’essor des analyses sous-traitées/informatisées m’a conduit à de plus en plus travailler sans manipulation à la paillasse). Je me sens accusé injustement, et il convient d’approfondir la question.
   (Enfin, il y a eu un précédent étrange/bénin : quand j’ai signé le contrat de location de mon premier appartement, il était stipulé par écrit que je m’engageais à l’occuper « bourgeoisement », et ça m’avait mis mal à l’aise, comme si on exigeait que je clame « oui je suis bourgeois », mais le notaire m’avait rassuré : ça voulait seulement dire « sans égorger de mouton comme au bled dans la baignoire ni faire de fête ultra-sonore à deux heures du matin, donc respectant les codes de bonne conduite qu’ont notamment les bourgeois mais pas eux seuls bien sûr »).

2/ Définition
  Je regarde la définition de bourgeois. D’après le Larousse de Poche 1979 : « 1/ habitant d’une ville ; 2/ personne qui appartient à la classe moyenne ou dirigeante ». Puisque les pauvres travailleurs de peine des cités dortoirs ne sont clairement pas des bourgeois au sens moderne, le mot bourgeois me semble désigner les notables (rentiers, notaires, pharmaciens, commerçants-propriétaires, médecins, enseignants, cadres, etc.), mais pas les salariés de base, exécutants, qui sont l’essentiel du peuple (agriculteurs, ouvriers, employés de commerce, techniciens, domestiques, personnel de ménage, etc.). Toutefois, ce n’est pas clair : la limite n’est pas délimitée avec un critère explicite.
   Pour ceux qui croient les Historiens : autrefois, au 19e siècle voire dans les années 1910 (période de naissance du marxisme pro-travailleurs anti-bourgeois), la population humble pouvait être analphabète, seuls les bourgeois maîtrisant l’écrit, le comptage, etc. Mais c’est immensément différent depuis que l’école publique a éduqué les masses (jusqu’aux 80% de classe d’âge reçus au Bac par volonté du ministre Jospin). Aujourd’hui, n’ont des difficultés « scolaires » qu’une minorité, notamment les immigrés non-francophones. Cela ne veut pas pour autant dire que 80% des gens sont bourgeois, exploiteurs de la masse travailleuse. Le schéma passé ne colle plu’ et n’a donc pas à être invoqué (le mot « bourgeois » serait vieilli, voire archaïque, inapproprié).
   Plus tard parait-il, la génération des prêtres ouvriers a dit que les vrais humbles devaient être aimés chrétiennement, au lieu de méprisés par les bourgeois. Les Khmers Rouges ont, de manière marxiste extrémiste, asservi les bourgeois aux camps de travail, punitifs redresseurs, avec grande mortalité. J’en garde l’idée que le fait d’être bourgeois est une culpabilité, par rapport à l’humilité vertueuse à la base, davantage méritoire/innocente. C’est une version modernisée de la révolution « rouge » : ce ne sont plu’ le marteau (ouvrier) et la serpe (agricole), exploités, qui attaquent les immensément riches propriétaires exploiteurs, ce sont les travailleurs de base qui déclarent en faute les riches (beaucoup ou un peu) bourgeois cols blancs.

3/ Approche personnelle
  Personnellement, j’envisageais de devenir « quand je serai grand » ingénieur en dessin aéronautique, ou technicien de bureau d’étude en aviation, non pour dominer qui que ce soit mais parce que le sujet m’intéressait, puis un professeur m’a poussé à devenir médecin pour reconquérir le cœur de celle que j’aimais sans retour, mais elle m’a envoyé promener quand même alors que j’étais étudiant en médecine. J’ai donc voulu devenir « socialement rien », humble de base, balayeur de crottes de chiens. Mais ma famille était choquée, et j’ai accepté de devenir technicien « supérieur » (Bac + 2), avant d’accepter un emploi de simple technicien (niveau Bac technique), en refusant ensuite toutes les promotions au mérite qui m’auraient fait devenir cadre. Pourquoi le fait que j’ai été bon élève (comme dans une vie antérieure) ferait-il que cela me classe bourgeois donc salaud (selon les défenseurs des humbles), alors que j’ai choisi d’être humble moi-même ???
  Note familiale : le principe ayant guidé ma famille a été de profiter de l’ascenseur social (via réussite par école et université gratuites), faisant passer en trois générations de très-humbles ouvriers agricoles miséreux à notables entourés de confort (chef d’établissement scolaire, directeur de recherche, chef de département fiscal ou administratif, cadre en société bancaire ou d’assurances, médecin, vétérinaire, ingénieur, etc.). Ma génération a partiellement tourné le dos à cela, moi-même et ma plus brillante cousine refusant d’accéder aux métiers huppés chers payés pour préférer nous enterrer socialement en pensant que la valeur personnelle est tout à fait ailleurs.
  Note sentimentale : la fille m’ayant rejeté/cassé/tué était la dernière de la classe, s’étant semble-t-il amusée à séduire le premier de la classe pour le mettre à genoux, brisé, comme une revanche contre les prétendues valeurs scolaires. En tout cas, moi fou amoureux d’elle, j’ai (pour les deux décennies suivantes) intégré l’idée « la petite faible insultée vaut mieux que le vainqueur gavé de compliments », ce qui rejoint l’idée « l’humble de base, méprisé » vaut mieux que le « bourgeois sans peine, mépriseur ». Il semble que ce soit indirectement ce bouleversement universel (ou « changement de paradigme ») qui m’a réorienté d’un avenir bourgeois prévu familialement vers une condition humble, choisie sciemment. Mais ça ne fait que décupler le scandale ressenti quand on me classe bourgeois du fait de mes facilités scolaires.
  Note religieuse : j’ai entendu la parole de Jésus Christ « les derniers seront les premiers », qui parait-il donne aux humbles le courage d’espérer un sort meilleur (paradis) que les riches bourgeois (enfer), mais ça ne m’a en rien guidé. Ce principe est envisageable, comme n’importe quoi, mais je ne connais pas l’adoration religieuse qui en ferait La Vérité supérieure indéniable. (Je ne suis pas athée non plu’ mais sceptique, un peu comme un agnostique mais le détail diffère). Au passage, je constate que les chrétiens installés, sauf exception rare, ne donnent pas toute leur richesse comme l’a demandé Jésus dans la parabole du Bon Samaritain (ruiné pour aider), mais se ménagent un confort privilégié, avec prière coutumière pour dire que nous sommes tous pécheurs mais serons pardonnés si nous nous prosternons devant Jésus – c’est pratique, simplement malhonnête et très moche.
  Note familiale 2 : mes parents enseignants, loin de mépriser les humbles, ont tissé des rapports d’amitié sincère avec leurs femmes de ménage/nounous de leurs enfants. Et je considère ainsi comme « ma seconde mère » une personne humble que de fiers bourgeois mépriseraient comme inférieure en dignité. La bipartition humble/bourgeois en ce sens n’était plu’ une hostilité de classe (concept périmé avant même ma naissance dans les années 1960 ?). « Réussir » n’était pas s’élever au-dessus de la « masse des nuls » mais essayer d’obtenir l’absence de dureté matérielle. Quoique, en ayant été seul, cassé inexistant, durant deux décennies, je ne sortais pas et me satisfaisais amplement de mon très petit salaire, sans nullement envier de plus hauts revenus.

4/ « Les ouvriers occidentaux se sont embourgeoisés » (René Dumont, années 1970)
   Sur un plan géopolitique, toutefois, c’est immensément différent : j’ai lu vers 1980 deux livres du tiers-mondiste René Dumont (antérieurs à sa célébrité comme écologiste), et une phrase m’a frappé. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais elle signifiait « les ouvriers d’ici se sont (en ce 20e siècle) embourgeoisé, et les vrais humbles sont les travailleurs du Tiers-Monde ». J’ai gardé à jamais imprimée en moi cette culpabilité : étant occidental, je suis « abusivement riche »/bourgeois à l’échelle du monde.
   Certes ça ne mérite pas peine de mort, ni même révolution agressant les gens d’ici qui ne sont pas millionnaires/milliardaires, mais il y a un fond de culpabilité que je ressens, par sensibilité apparemment anormale ici (quand la prétendue gauche anti-riches a exclu le partage, officiellement avec Michel Rocard : « la France n’a pas vocation à partager la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part »). Non, l’aumône alibi ne résout pas le problème du tout. Ici, nous naissons riches (à l’échelle du monde) par héritage et ça me parait injuste, venu des guerres coloniales agressant/dévalisant/asservissant les faibles (venu aussi du plan Marshall choisissant qui serait riche, par don des très fiers dévaliseurs/massacreurs d’Amérindiens).
   Personnellement, j’ai vécu une autre difficulté : j’ai épousé une femme du Tiers-Monde me considérant comme blanc-donc-riche-donc-prince-charmant, alors qu’ici en interne, j’étais humble. Ce n’est pas juste mais ça me profite, injustement donc. Coupablement.

  Bref, localement je plaide non-coupable/non-bourgeois sans qu’il y ait aucune contradiction (sauf idiotie journalistique) avec la possibilité de pouvoir aisément aider un enfant en difficulté scolaire, mais je plaide coupable/bourgeois en tant qu’occidental privilégié injustement (quoique raconte la propagande d’ici nous prétendant le camp du Bien).

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(16/05/2020) Discussion
   Un ami contradicteur me conteste de manière intéressante : « Le bouquin de Dumont date de 1970, à l’époque ou non seulement il n’y a pas de chômage mais les ouvriers français filent vers les classes moyennes laissant les postes d’ouvriers aux immigrés. Aujourd’hui un chômage invraisemblable sévit et les classes moyennes françaises ont été détruites d’où les gilets jaunes ».
   Je contre-réponds que cette objection me parait peu convaincante pour plusieurs raisons :
– Contrairement à des pays comme l’Arabie Saoudite, où les travailleurs immigrés peuvent être payés 50 fois moins que les locaux, en France le salaire minimum est valable pour tous équitablement, donc d’une part les ouvriers immigrés en France ne sont (et n’étaient) pas miséreux faméliques, mais il se trouve que leur salaire est immensément plus élevé ici que dans les pays dont ils viennent (venaient), justifiant l’idée (de Dumont) que les humbles ne sont pas ici mais là-bas. (Je ne lisais pas ça comme : nos ex-ouvriers bien français se sont embourgeoisés, les nouveau humbles restent ici les ouvriers donc sont maintenant des immigrés).
– Dire que la majorité ouvrière de France était devenue majorité en classe moyenne me parait étrange. Vu la définition du dictionnaire, cela correspondrait bien à ce que dit René Dumont : notre classe ouvrière est devenue bourgeoise. Quelque part, cela me semble un peu contradictoire, dans le tableau usuel (peut-être marxiste) avec quelques bourgeois méprisant injustement la masse des humbles, mais finalement j’y vois comme une révélation : cela expliquerait pourquoi les ouvriers français, hyper-déçus par les mensonges socialistes (le PS de Jospin/Hollande s’étant rallié à la droite sans le dire), se tournent vers le Front/Rassemblement National et pas vers les Communistes/Insoumis (fait sociologico-électoral rapporté partout semble-t-il). En effet, ma nouvelle lecture serait que (peut-être) la classe ouvrière française méprise bourgeoisement la masse des humbles étrangers, ça donnerait doublement raison à René Dumont, je n’y avais pas songé, merci !
– Dire qu’un chômage invraisemblable sévit me parait faux puisque les agriculteurs ne parviennent pas à recruter et doivent faire appel à une main d’œuvre de l’étranger. Ce n’est pas ici du vrai chômage humble miséreux, ça me semble du faux chômage bourgeois exigeant son petit confort installé (et/ou haut salaire pour daigner accepter l’emploi).
– La révolte des gilets jaunes (« ceux qui n’ont plu’ un sou au 15 du mois pour s’acheter à manger ») me parait mal pensée : l’erreur consiste à céder à la publicité pour acheter de l’inutile (Nutella, Coca-Cola, cosmétiques, Canal+, abonnements, communications frénétiques, Loto, etc.), « bourgeoisement » en un sens, au lieu d’économiser pour finir le mois en achats alimentaires, alors le compte est épuisé avant terme. Je serais d’avis d’interdire la publicité (et tant pis si ça signe l’arrêt de mort du capitalisme, à production énorme – avec investissement en capital – écoulée via publicité). Ça ne justifiait en rien l’acte de violence « blocage » opéré envers la population (ratant ses trains, ses rendez-vous médicaux, etc.). Ceci dit, oui, le matraquage fiscal en France est choquant (point de départ de la révolte), et le référendum d’initiative populaire est très souhaitable pour une vraie démocratie enfin (point majeur requis ensuite), d’où la sympathie partielle du peuple davantage vers les Gilets Jaunes que vers le gouvernement opposé, mais ça n’a rien à voir avec l’idée que la majorité de la population française est devenue famélique.