LA BD « CORINNE ET JEANNOT » ET MOI
( Souvenirs réinterprétés trop tard )
par Phanne Ôtreufwa, 09/02/2022

1/ Le temps passé
   A la fin de l’école primaire, j’étais lecteur assidu de l’hebdomadaire de bandes dessinées Pif-Gadget et, en lui, mes feuilletons préférés étaient peut-être « les jeudis de Corinne et Jeannot » (le Jeudi de l’époque correspondant au Mercredi de classe allégée, maintenant ici), par Tabary. C’était l’histoire, mille fois répétée en variantes, du jeune garçon Jeannot, un peu bête et très naïf, et sa camarade Corinne, très jolie blonde qu’il adore amoureusement mais qui le martyrise systématiquement en se moquant de sa bêtise. Je trouvais ça horriblement injuste, scandaleux, mais j’étais addict à cette lecture scandalisée, me confortant dans ma révolte contre mon frère ainé, me brimant non par surplus d’intelligence (j’étais toujours premier de la classe et lui : en relative difficulté scolaire, sauf très brillant en sport) mais par différence d’âge et de force physique.
   Les différences étaient pourtant immenses : je n’étais nullement « amoureux » de mon frère (en classe de 6e, à une rédaction où il fallait faire le portrait de quelqu’un, j’ai inventé ultra-sérieusement le sujet « je hais mon frère », noté 18/20 je crois tant l’argumentaire était logique ordonné, et inventif vu de l'extérieur), je n’étais pas stupide à-la-Jeannot fonçant dans tous les pièges évidents (me semblait-il, même si mon frère ricanant me jugeait ainsi super-naïf inférieur ridicule). Cette lecture renforçait en tout cas mon sentiment de scandale justement dénoncé, la personne rigolarde vainqueuse étant la plus méchante des deux, avec honneur (relatif) au vaincu systématique, frustré mais honorable en comparaison.

2/ Le souvenir réanalysé
   Plus tard, j’ai grandi, faisant du judo puis de l’aïkido pour résister physiquement à mon frère, et avec l’adolescence mes pensées se sont éloignées du cercle familial pour « tomber amoureux » effectivement, d’une petite blonde justement (je n’ai pas du tout pensé au personnage « Corinne de Corinne-et-Jeannot », mais à la réflexion ça me parait évident, même si le prénom Sylvie est éloigné de Corinne). Et cet amour m’a tué : à 15 ans et demi, je suis tombé de la falaise, dans la montagne, et j’étais prêt à recommencer (davantage efficacement) d’un immeuble de Toulouse si un prof n’était pas venu me dire qu’on n’a pas le droit de mettre sa mort sur la conscience de celle qu’on aime. (Me piégeant légume dans une vie de merde, qui allait durer 19 ans avant mon second suicide, « pour » la même fille/femme, voulant me faire interner chez les fous pour cette fidélité « maladive » quand elle s’éclatait échangistement, entre riches et musclés peut-être, comme mon frère à nombreux succès amoureux). Après deux ans d’hôpital, j’étais cette fois guéri de cet amour erroné envers « une méchante », déguisée en « gentille timide effacée » autrefois au lycée. Et, en un sens, je me disais : je suis victime, on ne m’avait pas prévenu de ce risque-là, dans l’amour (et la vie en général, dont l'amour se confirmait à moi le point le plus important). Ni mes parents, ni les profs, ni mes lectures de romances ou quoi. J’ai oublié de me dire : « peut-être que j’aurais dû lire très différemment les histoires de Corinne-et-Jeannot », l’adorée quoi qu’elle fasse se montrant une affreuse personne, si on ouvre un peu les yeux.
   Mes parents, de par leur tradition familiale, ne m’ont dirigé que vers la course aux bonnes notes et l’ascenseur social, oubliant que cela n’a de sens que si on est en vie, pas mourant cafardeux. Les profs de biologie n’ont fait que dire « attention aux maladies sexuellement transmissibles, jeunes filles prenez la pilule, garçons attendez quelques années votre tour viendra ». Les profs de Français (littérature) se référaient à de vieux livres et une féminité différente, pas libérée casseuse consommatrice de mâles jetés après utilisation.

3/ L’histoire qui manquait à cette BD (selon mon avis immensément personnel)
   Dessins à bulle sur une moyenne page, racontant une histoire inusuelle dans cette série :
   « Jeannot, ayant trouvé un trèfle à quatre feuilles, devient brillant à l’école, perd son regard ahuri pour devenir clair et apparemment lucide. Il reste amoureux éperdu de Corinne, mais dans leur nouvelle classe à Maths très difficiles, elle a d’immenses difficultés, est insultée ("débile ! feignante !") par professeurs et camarades, la pauvre. Larmoyante perdue, elle n’a de sourires que pour Jeannot, ému, croyant certain qu’elle est amoureuse de lui, réciproquement, et en secret aussi, timides. Alors Jeannot lui vient en aide généreusement, proposant de l’aider en maths sans rien en échange qu’un sourire, simplement, et (secrètement) l’espoir de la revoir les années suivantes, sans qu’elle redouble. Et… alors que les violons d’une fin heureuse accueilleraient une simple acceptation gentillette, non : paf, elle refuse ! Alors, Jeannot prend conscience qu’il n’est pas joli de se focaliser sur le domaine scolaire où Corinne peine, et il l’invite au cinéma. Elle refuse encore plus sèchement, exigeant qu’il lui fiche la paix. Alors Jeannot se suicide, d’une chute du septième étage, et sur sa tombe Corinne éclate de rire, avec le V de la Victoire, et trois garçons autour la bisouillent sur les bras et dans le cou… »
   Oui, cette éventualité avait de quoi surprendre, bouleversant l'Univers de jeune lecteur garçon s'identifiant à Jeannot, que ce soit en BD une page suffisant sans besoin de roman 300 pages prétentieux blablateusement. Cela aurait été davantage formateur que des dizaines de milliers d'heures de cours scolaires, totalement inutiles finalement pour éviter le cimetière prématuré d'échec total n'ayant rien vu venir...

Post Sciptum
   Cherchant sur Internet une image de « Corinne et Jeannot, par Tabary », pour illustrer un peu, en petite taille (thumbnail) pour ne pas enfreindre de Copyright, j’ai eu la surprise de voir (ou redécouvrir, pour la version album que j’ai eue à l’âge adulte, sans noter ce détail) que les « Jeudis » de Corinne et Jeannot ont été rebaptisés les « Vacheries » de Corinne et Jeannot. Cela m’évoque 2 choses :
- En un sens, ce nouveau titre est bien plus formateur (merci ?), si on l’associe à un mot de Georges Brassens : « Une jolie fleur dans une peau de vache ; Une jolie vache déguisée en fleur ».
- Ce titre est un peu injuste, les vacheries n’étant pas symétriques mais Corinne étant la piégeuse triomphale systématique, Jeannot étant le pigeon naïf (même s’il a pu un petit peu, parfois, essayer de piéger Corinne en retour, avec échec toujours de son côté à lui). Enfin, j'imagine ça à l'ancienne librement, peut-être que de nos jours les impératifs de parité interdiraient une culpabilisation féminine seulement, attirant des hurlements au sexisme (même si mon expérience est une fille/femme tueuse et un garçon/vieux-garçon victime. Je dis ça sans généraliser en rien, l'inverse étant très possible, davantage connu : j'ai entendu parler du livre "on ne badine pas avec l'amour" et de la récente criminalisation wokiste systématique des hommes blancs hétérosexuels comme seuls et horribles oppresseurs)...

- - - - - - - - - - - - - Ajout 26/04/2022 : Influence
   A la réflexion, je pense hyper-majeure l’influence de cette bande-dessinée là sur ma vie, mon cœur, mon quotidien : en effet, maintenant que je suis en invalidité, je passe beaucoup de temps à écrire des nouvelles romantiques (dans la série « Ma copine tortue », 28 tomes déjà, peut-être 1.500 nouvelles et 4.000 pages) correspondant pile aux mots d’introduction que j’ai employés pour la BD Corinne et Jeannot (« C’était l’histoire, mille fois répétée en variantes, du jeune garçon […], et sa camarade […] très jolie […] qu’il adore amoureusement »). Ces personnages, s’appelant différemment (Gérard et Patricia) sont devenus mon univers mental favori quand je m’échappe de la « réalité » (ou monde subi, si je rêve ici ou toujours) : rêverie d’endormissement (nocturne ou sieste ou repos pour soulager la douleur) ou d’inaction (passager en taxi fréquent pour le lointain centre anti-cancéreux, salle d’attente avant rendez-vous médical, etc.). Quand je ne suis pas en train de « jouer » le personnage indiqué sur ma carte d’identité (technicien, fils, mari, malade, etc.), je suis dans ce monde-là, réinventant à ma façon les histoires de Corinne et Jeannot, avec une tout autre héroïne, adorable, quoique méprisée par le monde entier, sauf « moi » (mon personnage, « Gérard »).
   Ce n’était pas évident, comme filiation mais le principe de petites historiettes répétées (et auto-suffisantes chacune) sur le même thème et avec les mêmes personnages, c’est indéniable à la réflexion que j’ai été puissamment influencé. Quand j’avais 16 ans, ces deux personnages devaient être les héros d’un roman (« Petit univers »), puis ça s’est muté en petites nouvelles quand je suis entré dans la vie professionnelle, à 20 ans (il y a 38 ans). Ce parallèle explicatif n’est pas très important, il me fait sourire, simplement.