Parcours semi-irréaliste d’un maquettiste fragile : « Ma vie, mes maquettes, mes morts… »
(Pseudo-logique aérophile-romantique tordue)
par Tophe M, 55 ans, ayant cette année arrêté les antipsychotiques après 40 ans de « traitement », 25/09/2019

  Dans l’histoire de ma vie, les maquettes n’ont pas du tout été le sujet majeur, mais c’était un loisir qui m’a accompagné, suivant mes sourires et mes peines, apportant un peu distraction ou consolation.

1/ Le point de départ enfantin, semi-irréaliste

   Quand j’étais petit enfant (vers 1970 âgé de 6 ans ?), mon loisir préféré n’était pas le sport/le ballon comme mon grand frère mais le dessin, non pas de reproduction du vrai (genre pot de fleurs chez nous) mais de création imaginaire. Il s’agissait souvent d’aventures de méchants cow-boys et gentils Amérindiens (on disait « Indiens ») que j’inventais, en réaction aux films avec John Wayne dominateur tueur qu’adorait mon grand frère. Mon projet de vie était d’être dessinateur de bandes dessinées quand je serais grand, et sans femme comme notre oncle préféré Tonton Alain.
   Et puis, une année (1972 ?), Tonton Alain (Alain B) – qui était ingénieur électronicien à Sud-Aviation – nous a offert (au lieu des petites voitures métalliques habituelles) des maquettes plastiques d’avions à construire. Mon grand frère a pris d’autorité la plus jolie, un bipoutre P-61 Black Widow (Airfix 1/72) et j’ai pris celle qui restait, je crois que c’était un IL-28 Beagle (Airfix 1/72). Mon frère, très impatient de finir, a tout raté et balancé ça à la poubelle pour retourner à son ballon, quand moi, davantage posé, j’ai réussi ma maquette en quelques jours. Et j’étais si fier d’avoir fait mieux que mon grand frère écraseur que je suis devenu (pour toujours ?) passionné de maquettes (d’avions, et d’images d’avions bipoutres).
   J’ai fait pareil pour une maquette d'avion Trident l’année suivante (Heller 1/50) puis de Mirage IIIC (Heller 1/50). Ces maquettes grises que j’aimais bien étaient rangées dans le placard de ma chambre, au fond de la pièce, en bas, je me souviens. J’ai eu des difficultés avec une maquette plus grosse, de Mirage IV (Heller 1/50) qui avait un train d’atterrissage rentrant avec des ressorts, je ne me souviens pas si je l’ai finie, ces difficultés rébarbatives auraient pu me dégoûter du maquettisme.
  Le côté « gris » s’explique par le fait qu’à l’époque, je ne peignais pas les maquettes (« peindre c’est très compliqué, avec du white spirit » me disait-on), j’ajoutais simplement dessus les décalcomanies, pour faire joli un peu (sans aucune relation dans mon esprit, avec la source à échelle 1 ou la signification militaire/politique). Quand j’avais 11 ans en 1975, nous avons déménagé de Brunoy vers Toulouse. Et, cet été-là je crois, Tonton Alain a suggéré que je commence à peindre mes maquettes. Je me souviens avoir monté un Focke-Wulf Fw-190 et, sans du tout suivre les instructions de la notice de montage/décoration, j’ai choisi des couleurs mettant en valeur les cocardes : noir sous ce qui était blanc, blanc sous ce qui était noir.
   L’année d’après, je crois, j’ai monté un Etendard IVM (Heller 1/50) et pour faire ressortir les couleurs tricolores (de l’Aéronavale), je l’ai peint tout en noir brillant. C’était joli, j’étais content, c’était installé dans ma chambre sur une étagère contre le mur à gauche de la pièce. Dans ma classe, il y avait un camarade plus âgé, Jurgen F, qui parlait des filles très belles, et on ne comprenait pas bien en quoi c’était un centre d’intérêt (par rapport aux maquettes d’avions pour moi et certains, par rapport aux buts de football pour la plupart des autres), mais il nous disait « vous comprendrez quand vous aurez 14 ans ». (Il avait raison).

2/ La période adolescent réaliste

   Je ne me souviens pas clairement de l’année « quatrième » (1976-77) où j’ai commencé à apprendre le russe, où j’ai rencontré deux « futures jolies » filles, Thu-Van B. la vietnamienne et Sylwia M. la polonaise (Sylwia n’est pas le vrai prénom, mais comme elle m’a tué deux fois, je ne dénonce pas nommément). Un élément marquant côté maquettiste a été la visite chez nous du fils d’un ami (de mes parents), François B., ex-contrôleur aérien de l’Aéronavale, et – entendant dire à l’apéritif que j’avais construit une maquette d’Etendard, il a voulu la voir dans ma chambre. Mais il a hurlé en la voyant noir brillant, disant que ce n’était absolument pas ça la couleur, que c’était n’importe quoi, stupidité débile de gamin insultant la Marine, les pilotes héros… alors, les jours suivants, pour me sentir moins coupable/infantile, je l’ai repeinte en bleu-gris, pas forcément très juste (sans dessous clair notamment) mais moins choquant pour les gens passionnés de vrais avions, pour les adultes respectables (pensais-je à cette époque). Presque tous les avions que je construisais se trouvaient être des chasseurs militaires (parce qu’à la fois petits et aérodynamiques élégants) mais j’ai aussi monté/peint un Concorde et un Boeing 747, sans préférence de principe.
   Cette année-là ou la suivante, je m’intéressais beaucoup à Thu-Van, concurrente douée pour la place de « premier de la classe » que je briguais, et… j’ai découvert le magasin de maquettes Le Colback, place Saint-Georges, tenu par un vietnamien gentil et réservé (Nguyen Van Phi ?), ressemblant à Thu-Van. Et il m’a très gentiment expliqué comment masquer les joints avec du mastic (peinture + plâtre), et poncer au papier de verre mouillable grain 500, tracer des lignes de structure au Rotring 0.5, et j’étais client fidèle, et… très très attaché à Thu-Van, en secret. Ils n’étaient sans doute pas du tout de la même famille, mais ça allait ensemble dans mon esprit (rêvant d’amitié et amour franco-vietnamiens). La première maquette que j’ai construite avec masticage des joints était un P-47 Thunderbolt razorback chinois (Hasegawa 1/72), vert comme le vrai.
   Et j’ai construit des tas de maquettes ainsi, c’était une passion, hommage à Thu-Van indirectement. Et c’était « sérieux » comme adulte : je tenais un cahier où je reportais l’histoire de chaque modèle d’avion (historique présent dans la notice, que je résumais, ou complétais d’autres sources – livres sur l’aviation reçus à Noël), en collant en face l’image découpée de la boîte (boxart). Et je savais les noms de pays correspondant aux cocardes de tous mes avions. Clairement, mes maquettes étaient devenues les représentations miniatures d’avions réels ayant marqué l’Histoire, notamment militaire, ce qui était confirmé comme le bien obligatoire par la revue « Le Fanatique de l’Aviation » (le mot « devoir de mémoire » n’était pas encore courant à l’époque), même si je n’allais pas comme eux jusqu’à croiser quinze sources en cinq langues pour corriger un millimètre erroné ici ou là (hyper réalisme). Mon ancien camarade de collège Xavier P. m’a gentiment envoyé une maquette de bateau et je l’ai construite sérieusement, mais sans me sentir intéressé pareillement, pardon. De même, les parents de François B. m’ont offert une maquette de moto, hyper-détaillée, et j’ai essayé, sans grand intérêt quoique sans mauvaise volonté, mais je ne l’ai jamais finie je crois. Enfin, mon projet de vie était maintenant devenu d’être ingénieur en aéronautique (ou technicien en aéronautique si ingénieur serait trop difficile). En même temps, c’était le temps malaisé de l’adolescence et mon cœur naissait vraiment : moi qui avait toujours eu une aversion envers « la poésie » (récitations chiantes à apprendre), j’ai découvert, en feuilletant le livre de textes (en matière « Français »), un poème d’Eluard qui m’a ému aux larmes : « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur »… Pour moi ça faisait évidemment référence aux yeux « spéciaux », bridés, de Thu-Van. En classe, j’étais derrière elle, et en cours de Russe où on n’écoutait pas le prof Priselkov, j’ai dessiné ses cheveux (je ne savais pas que sont immensément rares les vietnamiens à cheveux frisés, mais ce n’était pas le sujet, c’était tendre, simplement). Même si je me disais qu’il y a des filles objectivement plus jolies, comme Sylwia, mais quand le cœur a choisi, on ne regarde plu’ le reste du monde. J’écrivais des poèmes, en prose que je trouvais plaisante (mais c’était secret, et dans le journal du collège, j’ai écrit « plus sérieusement » sur le maquettisme, avec mon camarade Patrick F. et sur la motorisation des avions, tout seul comme pré-ingénieur). Les Maths devenaient un peu difficiles, et Thu-Van n’était plu’ en tête, mais ça n’enlevait rien au fait qu’elle était adorable selon moi. Le prof de maths Labroue a dit une fois : « ce devoir me prouve qu’en fait, il n’y a que deux vrais matheux dans la classe : Christophe M. et Jean-Philippe B. » (trois ans plus tard, il se confirmait qu’il avait raison : nous étions les seuls du lycée à obtenir le Bac Maths mention Très Bien (sur 150 ou 180 élèves, avec peut-être un troisième garçon, mais qui n’était pas avec nous au collège/CES). Pour devenir technicien, j’aurais dû aller en lycée technique, de l’autre côté de la Garonne, mais… j’aurais perdu de vue Thu-Van, ce qui aurait déchiré mon cœur, alors j’ai continué la voie générale (vers ingénieur), en craignant qu’on ne se retrouve pas dans la même classe, mais ouf tous les russophones se sont retrouvés ensemble (Thu-Van, Sylwia, Jean-Philippe, Patrick, etc. et moi). Mais, au début de 1979 je crois (j’avais 15 ans), j’ai entendu Thu-Van dire (à sa copine Jocelyne, la nièce de Monsieur Labroue) qu’elle allait tous les samedis soir danser et s’éclater, se cherchant un vrai beau mec. Et entendant ça, mon univers (mes rêves de futur, amitié timide et plus si affinités ?) s’est comme effondré… J’ai arrêté d’apprendre les cours, faire des exercices de maths, construire des maquettes… Les médecins appellent peut-être ça dépression, maladie, non moi je dis : très grande tristesse, simplement. Mais… Sylwia me souriait, encore et encore, comme pour me soutenir… Et elle était tellement jolie, oui. Et peut-être soulagée, en ayant été amoureuse de moi, depuis deux ans et demi, triste que je lui préfère sa copine Thu-Van… A la maison, j’ai entamé la construction d’un Saab Draken danois (1/72 Heller), et avec peinture hyper-réaliste super-difficile à bords de panneaux délavés, ça promettait d’être assurément la plus belle maquette que j’ai jamais construite. En parallèle, j’entamais la construction d’un gros bipoutre à suspendre au plafond, le P-38 Lightning Droop Snoot (Hasegawa 1/32). Et comme, cette année, Sylwia était dernière de la classe, je pensais l’aider en maths et sciences physiques, pour (tel un chevalier au secours de sa belle) la sauver du redoublement et donc on continuerait ensemble (jusqu’au Bac ? en nous mariant dix ans plus tard ?). J’ai réécrit l’intégralité de mon journal personnel, supprimant tout ce qui parlait de Thu-Van et ne laissant que ce qui parlait de Sylwia, mentionnée comme personnage secondaire mais le texte prouvait qu’elle me souriait effectivement depuis deux ans et demi… A la réflexion, ç’avait juste été un petit penchant de garçonnet, le sentiment que j’avais eu vers Thu-Van, un milliard de fois moins fort que ma tendresse infinie envers Sylwia, Sylwia pour qui je serais mort sans hésiter (en cas de guerre comme dans les livres d’avions). Mais, quand je lui ai proposé mon aide scolaire, Sylwia a refusé, puis refusé le lendemain mon invitation au cinéma (elle était la spécialiste de cinéma de la classe)… Et elle ne me souriait plu’, elle m’a commandé de la laisser tranquille. Et je me suis effondré, là, vraiment. A pleurer, tous les soirs. A vouloir être mort (pour ne plu’ souffrir, on parlerait aujourd’hui d’auto-euthanasie). J’ai peut-être mis trois mois à terminer ma maquette Draken, pour deux heures de travail à faire dessus. Mais c’est comme si Le Réel était cassé, anéanti, je me foutais de tout.
   Ma tentative de suicide, l’été suivant (sautant d’un à-pic dans la montagne), n’a pas marché : apparemment j’ai repris connaissance (ou débouché sur le monde d’après, s’il y a réincarnation ou suite de rêves infinie). A l’hôpital et ensuite, les médecins m’ont drogué (je pensais que ce serait pour une semaine, sans me douter que ça allait durer 40 ans). Tous les jours j’hésitais à sauter par la fenêtre, pour m’écraser mort en bas dans la rue. Notre ex-professeur de maths Monsieur Labroue, qui avait bien connu Sylwia, m’a dit qu’elle admirait les médecins, et que si je devenais un grand médecin, je pourrais peut-être reconquérir son cœur. C’est ce qui me gardait vivant, presque, rêvant à un monde meilleur, un jour ou ailleurs, sur une autre « planète ». J’écrivais des histoires, romantiques, tristes, simplement – les héros correspondant à moi et Sylwia (une petite polonaise comme elle), bien sûr, et cette écriture était bien plus qu’un passe-temps anodin, non : toute ma vie se situait là, presque, comme compensation ou quoi. Et, quand après mon bac (1981), j’ai demandé à Sylwia (par lettre) si on pouvait faire le point ensemble, elle a accepté, étonnamment (alors qu’elle avait refusé de me revoir, à la sortie de l’hôpital en 1979, et qu’elle préparait le Bac suite à son redoublement de 1979). Elle a dit envisager qu’on soit camarades, mais elle m’a réécrit (en 1982) pour me dire que non, on ne se reverrait plu’ jamais. Et je me suis écroulé, comme définitivement.
   Je ne faisais plu’ de maquettes, je ne m’intéressais plu’ à rien. J’étais comme mort, mais pas officiellement, pour ne pas culpabiliser Sylwia. On appelle peut-être cet état « no life », sans vie, et c’était donc sans maquette aussi. J’ai abandonné les (très stupides) études de médecine, mais quand même accepté de faire des études de technicien, en biologie domaine qu’on avait abordé en fac de médecine (discipline idiote à réciter sans besoin de la lucidité inventive des maths).

3/ Le saut adulte dans l’irréalisme

   Il n’y avait pas d’écoles pour technicien en biologie à Toulouse et je me suis retrouvé à Montpellier, dans un studio au rez-de-chaussée tout seul, apprenant à faire la lessive, en étant malade un peu (le docteur a expliqué : « le temps que votre organisme s’habitue au restaurant universitaire, c’est normal, tout le monde a une diarrhée carabinée »). Mais, en seconde année peut-être (1984 ?), j’ai recommencé à « faire des maths » (sans raison scolaire/universitaire, juste pour jouer trigonométriquement avec la configuration icosaédrique aperçue en microbiologie), et j’ai même acheté une maquette à construire : Mirage IIIE/5BA (Heller 1/72), mais sans la finir sans même acheter de peinture pour cela. Après il y avait théoriquement le service militaire, à l’époque, et il y a eu la convocation sous les drapeaux dite « trois jours » à Lyon. Etant peut-être 200 dans une immense pièce avec chaises et tables, on a eu un long examen dit « d’intelligence », où on perçait des trous sur des cartes à choix multiples pour correction instantanée à la fin – et un chef a dit quand la machine a rendu les résultats : « qui parmi vous est Christophe M. ? », j’ai levé la main pardon, mais ce n’était pas grave, il m’a juste dit de bien écouter les informations qui allaient suivre concernant les possibilités de devenir officier. Toutefois le psychiatre n’a pas aimé que je réponde que « si on m’enferme en dehors de ma tête, je vais me révolter contre la Réalité », et ils m’ont déclaré inapte psychiatriquement, sans me confier de fusil-mitrailleur, sans que je tue tout le monde, donc, OK. Et puis j’ai trouvé du travail, en région lyonnaise, déménagé pour ça, achetant une machine à laver et un aspirateur, débranchant la sonnette pour ne pas être dérangé (et me refusant à acheter télévision, radio, téléphone, pour rêver/pleurer tranquille). J’ai terminé (vers 1986 ?) ma maquette de Mirage, en mastiquant les canons pour les faire disparaître et jetant les représentations de bombes et missiles à la poubelle, et peignant l’avion de manière sciemment absurde jolie (pseudo-camouflage bleu-foncé/bleu-moyen, dessus et dessous) abandonnant le sérieux réaliste de mon adolescence idiote. J’ai collé des vieilles décalcomanies jaunes (contrastant joliment avec le bleu foncé) alors que le pays en question n’avait sans doute jamais utilisé de Mirage « en vrai » (je n’ai plu’ jamais employé de décalcomanies ou décorations nationales/commerciales après ça). Ça me faisait tourner en dérision le maquettisme (du monde méchant), sourire un peu. Mais ce n’était pas la joie. Tous les jours j’envisageais le suicide, j’écrivais des histoires d’amour (platonique triste ou timide) pour me consoler.
   Plus tard (1988 ?), en plus d’écrire, j’ai terminé une maquette dont j’avais retrouvé la boîte, pas entamée : Avia CS-199 (KP 1/72), une sorte de Messerschmitt 109 biplace. Et cela a été, avec léger sourire, ma première « construction irréaliste » : au lieu de monter l’hélice, j’ai mastiqué le nez et pas collé les pipes d’échappement moteur, pour en faire une sorte de planeur civil, et je n’ai pas monté les stabilos, ce qui n’en faisait même plu’ un engin volant contrôlable, et je l’ai peint tout entier en marron uni (comme jamais vu dans le monde militaire, et même civil peut-être). Je ne me souviens plu’ si j’avais limé les mitrailleuses ou si celui-là était un avion d’entrainement désarmé, en tout cas je n’avais pas monté les fragiles trains d’atterrissage mais monté ça trains rentrés, comme joli objet pour étagère et pas (reproduction fidèle de) machine au sol.
   Je n’utilisais plu’, après le masticage, du perfectionniste/lissant papier de verre mouillable hyperfin 500 mais du gros papier 40 sommaire. J’étais un peu content du résultat, même si ma vie restait immensément triste (et euh… presque « volontairement triste » : je ne sortais pas, n’avais pas d’amis, j’écoutais en boucle des musiques tristes comme « broken down in tiny pieces », j’étais comme en deuil éternel de Sylwia m’ayant brisé le cœur). J’ai acheté un étrange Mirage IIID biplace (1/72, fabricant peu célèbre dont j’ai oublié le nom) que j’ai modifié avec verrière monobloc sans montants et nez pointu à aiguille de couture, puis un F-16XL (Monogram 1/72) que j’ai monté sans turboréacteur dessous, comme impossible mais plus élégant/affiné que le vrai.
   Un été vers 1991, faisant l’effort de rejoindre mes parents en vacances à leur demande, j’ai cru apercevoir Sylwia sur une plage, à Perros-Guirec, avec un homme grand très mâle, et ça m’a comme cassé, à nouveau. J’ai envisagé devenir célèbre, en écrivant le livre majeur de ma philosophie cassant le réalisme, cassant la science par la logique, avec comme nom d’auteur une forme masculinisée du nom de sa meilleure amie en 1979 (Emmanuelle R.), et en 4e de couverture le poème d’Eluard que j’avais envoyé à Sylwia en disant « oui, adieu » en 1982 (mots fabuleux : « nos yeux se renvoient la lumière, et la lumière le silence ; à ne plu’ se reconnaître, à survivre à l’absence »…). Refusé par les éditeurs, apparemment casser les trois derniers siècles d’erreur cartésienne, ce n’est pas ça la philosophie, c’est du blabla érudit autosatisfait, pas abattre les faux piliers du monde, prétentieux à tort. Je l’ai fait imprimer par pseudo-éditeur, et je l’ai envoyé à Sylwia. Et à mon usine avait été embauché une petite jeune fille quasi sosie de Sylwia, et portant le prénom de la double imaginaire que j’avais inventé de Sylwia (depuis 1980), Patricia F./Patrycja N., j’étais troublé, Et elle ne faisait pas attention à moi, elle cherchait à plaire à un ingénieur en automation faisant remplacer les ouvrières par des machines. Quand mes chefs ont voulu me promouvoir à un poste où j’aurais dû travailler avec elle tous les jours, j’ai démissionné, pensant me tuer prochainement, sans plu’ de salaire et sans plu’ de toit, donc. En cette année 1993, j’ai recontacté Sylwia (ayant eu 30 ans en restant dans l’annuaire sous son nom de jeune fille), qui a refusé de me revoir, acceptant seulement de m’envoyer une photo d’elle, plus tard. Un autre département de mon usine m’a proposé de rejoindre leurs équipes, pour installer chez eux aussi la machine que j’étais seul à maîtriser vraiment, et j’ai accepté.
  En attendant la photo de Sylwia, (1993-97 ?), j’ai envisagé de recommencer un peu les maquettes, en version transformante irréaliste : P-51D Mustang affiné (Heller 1/72) sans moteur ni hélice ni stabilo encore, Spitfire de même (Heller 1/72), Spiteful de même (Pegasus 1/72). Et hybride de Mirage F1 et Jaguar biplace(Heller 1/72) à aile basse en flèche (comme aucune des deux sources), A-7 Corsair II (Hasegawa 1/72) sans vilaine prise d’air de nez et à fuselage raccourci davantage mignon. Je commençais à matérialiser mes projets mais ne finissais jamais rien, de cette série inventive (rien n’a été achevé ni peint). L’énorme problème, bloquant, était d’adapter mes formes plastique/mastic modifiées à la verrière transparente, ce n’était apparemment pas possible. Je dessinais des avions aussi, sur mon nouvel ordinateur maintenant avec logiciel de dessin vectoriel (auparavant, les ordinateurs n’étaient pour moi souhaitables que pour le traitement de texte mettant au propre les livres/nouvelles que j’écrivais, et pour la programmation Basic Applesoft/Pascal, bien que sans grand intérêt, la notice de programmation/codes-machine étant fausse sur Apple II/Scribe, puis couvrant quelque chose comme 25 volumes à acheter pour MacIntosh).
   Au bout de cinq ans (1998), n’ayant pas reçu la photo de Sylwia, je lui ai envoyé toutes mes économies, avant de me tuer vraisemblablement, et j’ai acheté un téléphone, au cas où elle appelle. Elle a appelé, refusant ce chèque (qui la traitait en « salope » disait-elle), et pour me commander d’aller voir un psychiatre immédiatement (pour me faire interner chez les dingues ? ne comprenant pas que l’amour, le vrai, c’est le cul échangiste à sa façon à elle ?). Je me suis réveillé (ou je suis re-né) à l’hôpital, tout cassé, étant tombé de mon quatrième étage me disait-on (le coma effaçant les souvenirs de dernier jour parait-il), oui. C’était en 1998.
   Ayant réappris à marcher, je suis sorti de l’hôpital, déménageant au rez-de-chaussée du même immeuble (je ne pouvais plu’ monter les escaliers avec les béquilles), en attendant la dernière opération, loin à Grenoble sur liste d’attente. L’opération a eu lieu, puis nouvelle convalescence, et marche finalement presque normale. J’ai repris mon travail, en 2000. J’ai essayé de téléphoner à Sylwia, mais ça ne répondait jamais (j’entendais, le cœur serré, sa voix adorée dire le message d’absence), et puis le numéro a été dit « non attribué », elle s’était sans doute fait mettre sur liste rouge, se considérant peut-être « harcelée » par moi (elle n’a pas répondu non plu’ à ma lettre)… Comme j’avais maintenant Internet, j’ai cherché si je trouvais trace de Thu-Van, mais je n’ai rien trouvé de ce côté. J’ai alors, par « hasard » (sauf si c’est un rêve ou si Dieu-autre existe), trouvé dans la boîte aux lettres une publicité pour une agence matrimoniale avec l’Asie, des jeunes filles ressemblant à Thu-Van (quoiqu’avec cheveux lisses) disant espérer trouver un homme gentil les sauvant de la misère. Et je me suis marié en 2002, aux Philippines. Mon épouse est venue me retrouver en France, une fois finies les longues formalités administratives anti-étrangers (je n’aime pas ce nationalisme, ça confirmait mon aversion pour les cocardes, les armées, le chant « Marseillaise » appelant à tuer le « sang impur »). En 2005, on a déménagé dans une petite ville un peu plus proche de mon travail. A titre de loisir, je transformais en « impossibles » les quelques maquettes qui avaient survécu aux déménagements anciens (Heinkel 162 transformé en avion canard, Catalina transformé en monomoteur asymétrique, j’ai coupé la queue – à swastika méchante – de mon Messerschmitt 262 en la remplaçant par une tuyère, etc.). Sur Internet, j’ai découvert le site des what-if modellers, maquettistes irréalistes comme je l’étais devenu, mais parvenant eux à finir ce qu’ils bâtissaient, comme avions inexistants en vrai. Notamment avec la recette de l’écossais Tsr-Joe ; peindre en noir la canopée, au lieu de vouloir la garder transparente, donc la jonction canopée-fuselage devenait librement mastiquable, et ça m’a relancé dans le maquettisme créateur. J’ai monté, et cette fois fini, un Westland Whirlwind (Airfix 1/72) transformé en monomoteur asymétrique, j’ai achevé le P-38 biplace 1/32 toulousain retrouvé dans une caisse en le rendant tripoutre canard affiné avec cockpit intégré, j’ai transformé en bipoutres plein d’avions « normaux », etc. Et avec les peintures acryliques modernes à l’eau, nettoyer les pinceaux est propre et simple, le mastic tout prêt en tube facilite aussi les modifications lourdes, c’est devenu un loisir paisible gentil, agréable tranquille (je partage les images de mes maquettes finies sur Internet, même si la plupart des autres maquettistes, même irréalistes, sont différents en étant eux militaristes nationalistes dominateurs).
   C’est ainsi que je suis devenu un maquettiste irréaliste confirmé (quoique anormal, même parmi les anormaux que sont les irréalistes), heureux. Ouf. Enfin, maintenant que j’ai un cancer (du dos puis du poumon), je vais peut-être mourir pour de bon, « jamais deux sans trois » dit-on, mais trois : stop, d’accord (si la mort du Moi est possible – je n’en suis pas sûr). Et je laisserai derrière moi plein de petites maquettes bizarres à détruire, simplement, avec leurs photos restant sur Internet peut-être, automatiquement.