Double contresens en langue française
par fiston-2, 27/12/2015 (pour MF/JP/NJ, et aussi PF)

I – Le problème des adjectifs condamnés
II – La dictature des « faits »
Bilan

    Hier à l’occasion d’une fête de famille, un détail double m’a marqué :
I/ Ma mère, gouttant au mousseux apéritif qui lui était servi, a dit quelque chose comme « il est pas mal ce mauvais champagne », et mon père, là, nous a fait un reproche (à ma mère et moi) : « vous parlez toujours en abusant des qualificatifs, empêchant toute discussion, le mot "mauvais" était ici de trop, comme d’habitude chez vous ».
II/ Ma sœur a donné entièrement raison à mon père, racontant une anecdote voisine : à son travail, elle avait commis une erreur récemment (pointée par son chef), en se plaignant dans un mail que le vendeur, encore une fois, n’avait pas transmis la facture au service Comptabilité, alors qu’il est incorrect de parler ainsi, d’écrire ainsi. « Encore une fois » était de trop, il faut rester purement factuel (concluait-elle).
    Je ne suis pas du tout d’accord avec cette double leçon, que je trouve doublement inappropriée (ou deux fois doublement erronée, à voir). A tête reposée, cette nuit (de mon anniversaire) je m’explique : je me lève dans le noir silencieux pour mettre par écrit l’argumentaire qui se construit dans ma tête. C’est un sujet sérieux, presque grave, conditionnant entièrement ma façon d’écrire. (Freud le psy obsédé sexuel expliquerait évidemment que le fils est amoureux de sa mère, quand la fille est amoureuse de son père, mais ce n’est pas le sujet du tout, c’est un vrai sujet sérieux en lui-même).

I – Le problème des adjectifs condamnés
    Quand ma mère parle de mauvais champagne, elle n’empêche aucune discussion, et une réponse possible (pas de moi-même mais de quelqu’un aimant le vin) peut parfaitement être « moi, je ne suis pas d’accord : je le trouve excellent, ce quasi champagne ».
    Idéalement, il devrait y avoir clarté dans l’adjonction de qualificatif, et ce n’est hélas pas prévu par la pourrie langue française (ou anglaise, ou russe, ou latine) :
- Soit « jugement personnel » exprimant une simple opinion, à débattre éventuellement ;
- Soit « affirmation objective » prétendant supprimer tout débat.
    A la façon des déclinaisons latines ou russes (rosa-e en complément de nom, rosa-m en complément d’objet), on pourrait ainsi dire mauvais-o pour mauvais objectif et mauvais-è pour mauvais « pèrsonnel » (je préfère ne pas trop dire « subjectif » car l’objectivité est parfois définie comme inter-subjectivité). Clamer que mauvais-è est un sens impossible constitue une erreur. Dire que le qualificatif mauvais-è empêche toute discussion est une seconde erreur : tout est discutable, même l’emploi de mauvais-o (affirmatif écraseur) est contestable par un « ne dis pas mauvais-o, je ne suis pas d’accord donc ta prétendue objectivité est une subjectivité, il te fallait donc logiquement dire mauvais-è ». Aucun qualificatif n’interdirait le débat…
    Par ailleurs, j’ai déjà expliqué ailleurs que je n’aimais pas les adjectifs français ou humains à cause d’une ambiguïté entre deux sens très distincts, non explicités : soit général quasi-pléonasme (que j’appellerais « g ») soit particulier sous-groupe (que j’appellerais « s »). Quand un article ou discours parle des dangereux schizophrènes, est-ce que cela affirme que tous les schizophrènes sont dangereux (dangereux-g) ou est-ce que ça ne parle que de la petite minorité de schizophrènes qui sont dangereux (dangereux-s) ? Soit cela suit l’exemple théorique « les horribles nazis » (officiellement tous les nazis sont horribles) soit au contraire l’exemple « les chats noirs » (tout le monde a déjà vu aussi des chats blancs ou gris ou bruns). Le sens n’est pas clair. Combiné à la remarque précédente, cela donne une foule de nuances :
- « ce mauvais-og champagne » : ce champagne qui est indiscutablement mauvais comme tous les champagnes sont objectivement mauvais [mon opinion à l’âge de 6 ans].
- « ce mauvais-ès champagne » : ce champagne que personnellement je trouve mauvais et qui appartiendrait à la sous-catégorie des mauvais champagnes même s’il y en a des bons [l’opinion de ma maman je crois].
- « ce mauvais-èg champagne » : ce champagne que personnellement je trouve mauvais, comme je trouve mauvais tous les champagnes [mon opinion actuelle].
- « ce mauvais-os champagne » : ce champagne qui est indiscutablement mauvais même s’il y a d’autres champagnes qui sont bons » [opinion possible d’une cousine ayant tordu le nez sur ce breuvage, sans rien dire, trop sûre de se faire incendier sinon].
    Grapho-mathématiquement ça donne un tableau à 4 cases :

    Bref, la langue (en place, sans préciser lequel des 4 cas est concerné) n’est pas claire, c’est une mauvaise usine à malentendus au lieu d’être un bon outil d’expression clarifiante. Les littéraires amateurs de jeux de mots adorent, certes, mais les esprits logiques souffrent. En tout cas, c’est la faute du système nous ayant embrigadé avec l’éducation, ce n’est pas une faute personnelle d’expression (de moi ou de ma mère). Heureusement, on peut inventer mieux et c’est ce que je fais ici.
    Certes, imposer une clarification lourde à chaque emploi de mot serait très contestable : puisque je suis content que les déclinaisons grammaticales aient disparu en Français venu du Latin, je n’exige nullement que l’on doive se re-poser plein de questions avant d’oser prononcer un mot, sous peine de « faute ». Mais la solution qui me parait alors évidente repose sur la convention « tout est discutable », autrement dit l’adjectif a par défaut le sens « -ès », sauf argumentaire décidant sciemment d’affirmer les sens « o » ou « g », et ces 2 prétentions écraseuses sont elles-mêmes contestables. Nous reprocher un sens écraseur que l’on ne pensait pas est une faute, refuser d’entendre notre plaidoyer est nous écraser injustement, seconde faute, oui.

II – La dictature des « faits »
    Je ne suis pas d’accord qu’il y ait 2 modes façon Noir et Blanc : des faits incontestables à dire et des opinions contestables à taire : à mon avis, tout n’est qu’opinions, pouvant être dites. (Quoique, en France 2015, je risque la prison pour cette opinion illégale, oui au pays menteur de la Liberté prétendue, puisque mon avis personnel ose ne pas respecter le dogme officiel sur la Véracité de la Shoah brûleuse/gazeuse de vivants…).
    Il y a plusieurs décennies, j’ai bâti la philosophie antiréaliste du scepticisme égocentrique, démolissant la reconstruction cartésienne ayant anti-logiquement prétendu vaincre le doute. Il n’y a donc pas de faits incontestables. Certes, ceci est abusivement classé « maladie mentale » en Occident (et j’étais/je suis/je resterai ? sous antipsychotiques) mais c’est considéré comme supérieure sagesse en Inde (le Bouddha, Sri Maharaj, etc.).
    Davantage dans le détail, je conteste le supérieur hiérarchique de ma sœur, qui l’a poussée à se reconnaître fautive : entre un vendeur qui par inadvertance oublie de transmettre la 100e de ses factures, et le vendeur qui sciemment oublie pour la 90e fois de transmettre sa facture malgré 7 rappels à l’ordre passés (oubli valant « je vous emmerde, parasites connards bouffeurs de paperasse »), ce n’est absolument pas le même évènement (et cela, que l’évènement soit reconnu contestable ou prétendu véridique, autrement dit : que l’on soit dans un rêve ou pas). Il est donc parfaitement légitime de rappeler le contexte situant l’évènement constaté. A mon avis, ce que le supérieur a ici désapprouvé, ce n’est pas que le contexte soit rappelé, mais qu’une « vile » subalterne se soit permis de mâcher le travail d’analyse comme si le « supérieur » ne servait à rien (qu’à entériner le jugement évident), crime de lèse-majesté !
    Autre point concernant le douteux dogme « il faut toujours être factuel », je me rappelle les propos de Bernard d’Espagnat sur la mécanique quantique et sa « contra-factualité » : ce qu’on appelle « être magnétique », c’est certes attirer de telle façon la limaille de fer (s’il y en a), mais s’il n’y a pas de limaille de fer, alors être magnétique c’est que l’on attirerait la limaille de fer de telle façon s’il y en avait. Le magnétisme a ainsi été défini en contradiction du dogme factuel, et avec un immense succès : circuits RLC (résistances-inductances-capacités), électronique, informatique. L’interdire arbitrairement me parait très abusif.

Bilan
    Les dogmes sur l’absence de « qualificatif d’opinion » et de « commentaire utile au-delà des prétendus faits bruts » sont très discutables, contestables. Au contraire de ce qu’affirment ces dogmes.
    Si la langue est intrinsèquement formatée pour interdire les opinions, les clarifications, j’estime qu’elle aboutit à des condamnations injustes et, sauf réforme future, mérite la poubelle.