« L’origine du monde » et le vol de pseudo-grandeur
par Maud Ernkaca, 02/01/2019

  Depuis toujours, je trouve « nul à chier » l’essentiel du prétendu « art moderne », et c’est balayé avec total mépris par de prétendus supérieurs, snobinards arguant que « tu ne peux pas comprendre : apprécier le vraiment puissant est réservé à l’élite ». A mon avis, il ne s’agit pas d’élite en valeur intellectuelle ou sensible, mais de fausse élite débile et auto-satisfaite (les deux allant ensemble : c’est le contraire de la lucidité).
  Dans le film Manhattan, que j’ai exécré, il est ainsi pris l’exemple d’une structure/sculpture informe que le super-fier héros classe en admirable « autreté » ou quelque verbiage dans ce genre, mais je prendrai un exemple bien plus célèbre : le tableau « L’origine du Monde » qui présente un sexe féminin très poilu cuisses grandes ouvertes. Ce que j’ai entendu dire, par la télévision, c’est que les incultes ignares jugent « c’est dégueulasse, c’est du porno pas de l’art », quand l’élite clame au contraire « c’est grandiose, élevant la pensée au plus haut point, même si les imbéciles n’y comprennent rien, ne voient rien en profondeur, au-delà des apparences ». Je ne suis pas d’accord.
  Mes arguments :
1/ S’il n’y avait pas le titre « l’origine du monde », ce tableau n’aurait rigoureusement aucun intérêt. Donc l’œuvre par elle-même est nulle, ce n’est qu’en jonglant avec un titre bla-bla surprenant que le tableau atteint des sommes folles, en valeur intrinsèque prétendue, à tort. Une musique laide est laide, quel que soit son titre. Prétendre au beau ne suffit pas. Et l’art sans beauté perd son sens (pas de différence avec se faire un sandwich ou creuser un trou pour planter des carottes).
2/ Il n’y a aucun besoin de tableau pour émettre l’opinion « l’origine du monde est le sexe féminin », qui est contestable*, ou éventuellement défendable, mais sans aucun rapport avec une grandeur fabuleuse, en beauté, en intelligence, en innovation, en pertinence.
3/ Il est malhonnête de classer vil l’ado boutonneux qui achète Playboy en cachette et grandioses les bourgeois installés qui se délectent en public de nu intégral explicite. Comme souvent, la prétendue Liberté Artistique est une manœuvre privilégiée pour contourner la loi (contre l’ « attentat à la pudeur » ici).
4/ Il est très contestable de définir « artistiquement » la naissance humaine par le sexe féminin, des images plus rêveuses pouvant parler des choux et des roses, d’un apport par cigogne, etc.
5/ Une autre approche, se disant plus réaliste/frappante, aurait pu préférer présenter un vrai accouchement sanglant avec placenta dégoulinant, forceps, etc. Inversement, des lubriques spécialisés, se disant esthètes/spécialistes en amour, pourraient préférer un sexe féminin davantage sexy, moins poilu ou blond au lieu de brun, avec peau bronzée ou brune au lieu de blanche. Le choix ici effectué ne serait donc pas bien, pas supérieurement beau en argumentation ou esthétique pure.
  * : Si la grandeur venait de l’intellect ou de la sensibilité, effectivement, il ne s’agirait pas de s’extasier passivement devant ce tableau, mais il conviendrait de débattre. Dire que l’origine du monde est la naissance, via le sexe féminin, n’est qu’un point de vue, pas une vérité grandiose. Il existe au moins trois classes d’alternatives, aussi sérieuses et valables :
A) Faire démarrer la vie à la naissance est un parti-pris corrélé au remboursement sécu de l’avortement, classant l’embryon en vil objet jetable à la poubelle. Une plus grande sensibilité déclare que l’embryon est un être humain innocent pouvant normalement devenir quelqu’un d’immensément respectable, et le tuer est un meurtre. En ce sens, l’origine du monde ne serait pas isolément le sexe féminin, mais l’acte de fornication, ou l’éprouvette médicale dans le cas de la fécondation in vitro.
B/ Faire démarrer le monde à la naissance de l’individu humain est un parti-pris mêlant individualisme et mépris de l’animal, du minéral. D’autres situent l’origine du monde aux premiers hominidés devenant sapiens (donc à l’Eve noire dite Lucy ? ou aux premiers primates, aux premiers mammifères, aux premiers vertébrés, aux premiers animaux, aux premiers procaryotes genre amibes), d’autres à l’apparition de la vie (bactérienne ? ou chimique nucléotidique réplicable), d’autres à l’apparition de la planète Terre (ou système solaire ou Voie Lactée ou Groupe Local), d’autres au Big Bang cosmologique, d’autres à l’infini pré-matériel voire pré-divin, pré-temporel.
C/ Selon moi, non-réaliste, l’origine du monde est un mystère total, n’étant nullement prouvé que j’ai été bébé, et fœtus avant, embryon avant, gamètes avant, poussière avant. La philosophie sceptique égocentrique, que j’ai inventée et argumentée, rejoint le point de vue indien « je suis » de Sri Maharaj : il n’y a aucune certitude concernant là d’où je viens, il n’y a que des racontars, et des généralisations abusives se basant sur les personnages autrui. Comme un nombre plus petit que moins l’infini, la question de l’origine du monde pourrait être un non-sens, même si mille chapelles prétendent n’importe quoi en l’affirmant Vérité indéniable. L’intelligence semble dans le doute, le non-savoir, l’absence d’opinion arrêtée, et ça n’a rien de grandiose du tout. Les spéculateurs en Art semblent eux au ras des pâquerettes, prisonnier de leur conditionnement social.
  Bref, le mépris envers ceux qui ne comprennent pas l’Art semble venir de gens particulièrement méprisables eux-mêmes. (Je parle ici de l’art moderne non figuratif, l’art classique est différent : il était difficile, visant le réalisme, pour rien puisque remplaçable par photographie et imprimante 3-D, avec trucage pour la part de créativité liée).