réfutation psychiatrique

La psychiatrie invalidée ?
(05/05/2018, par Dee Sident, sous traitement antidépressif depuis suicide 1979, puis sous traitement antischizophrène depuis suicide 1998)


  J'ai appris par hasard qu'une camarade de classe d'autrefois (collège 1976-78, lycée 1978-80), copine de ma double assassine, et nièce du prof m'ayant sauvé/trompé une fois (fin 1979), était devenue psychiatre, pédo-psychiatre (pour "malades mentaux" jusqu'à 18 ans), et je voudrais lui présenter ma réfutation de sa discipline. Elle n'a peut-être pas le temps de lire, trop occupée pour de mauvaises raisons. Sinon on verra ce qu'elle répondra.

Ma Démolition philosophique 1993
Mes compléments 2018


1/ Ma Démolition philosophique 1993

  (Extrait de mon livre « Contre la Réalité » écrit/imprimé en 1991-93, publication refusée par les éditeurs car "trop logique, effrayant". Pages 50-61 de sa mise à jour Internet « Echapper à la dictature réaliste » , 2005).

Plan :
II.2 – Face au jugement psychiatrique
A – Un second procès moral ?
 a) Différence et anormalité
 b) Déviance et folie
 c) Une affaire de goût
B - L'absurdité des questions déstabilisantes
 a) L'intelligence peut être maladive
 b) Droits de l'homme et crimes historiques
 c) La sagesse parentale
C – Soigner, de force, le pauvre fou
 a) Le mythe de la souffrance psychotique
 b) Le bonheur introverti serait un faux bonheur
 c) Au risque de faire souffrir
D – Alibi scientifique et contre-attaque
 a) Consolider les prétentions objectives
 b) Les égarements mathématiques des médecins
 c) Maladie et singularité

Développement :
II.2 – Face au jugement psychiatrique

  Dans ce qui précède, il a été évoqué une prise en main sévère, voire une oppression, à l'égard des personnes de tempérament schizoïde. En fait, les moralisateurs n'étaient peut-être pas les acteurs principaux de cette lutte, puisque les croisades inquisitrices semblent avoir été remplacées par de simples railleries ou insultes ; les psychiatres justifient de bien plus grandes craintes car ils disposent d'un outil répressif restant d'actualité : les attitudes de repli victorieusement consolidées sont frappées du label de maladie, et soignées, c'est-à-dire activement combattues.
  Les réflexions qui seront développées sur la psychiatrie doivent être resituées dans le cadre très particulier hérité de la première partie du livre. Vu le discrédit que la philosophie égocentrique a porté sur souvenirs et observations, l'adversaire qui sera affronté n'est pas la discipline évolutive à laquelle se référeraient des docteurs informés, mais une menace quelque peu monstrueuse, telle qu'elle apparaît à une de ses victimes potentielles. Devoir admettre que les électrochocs ont été abandonnés, que la médecine s'est adoucie, « humanisée », est difficile quand cauchemars et réalité sont mis dans le même sac, à savoir l'ensemble des mondes subis.

A – Un second procès moral ?

a) Différence et anormalité
• Fondamentalement, si autrui m'expédie devant un psychiatre, c'est qu'il estime mon comportement anormal et l'attribue à un fonctionnement mental également anormal
.   La première question qui se pose est de savoir si, à la réflexion, j'estime être effectivement anormal ou bien au contraire semblable à autrui. Le fait d'avoir adhéré à une cosmologie égocentrique répond de manière claire : je suis le centre du monde vécu, alors qu'autrui n'en est qu'un objet ; de mon point de vue, je ne suis donc absolument pas dans la position d'un humain quelconque. Si le standard de normalité est autrui, alors je suis fatalement anormal : je suis « moi ».
  Certes, si autrui possédait une pensée autonome, il pourrait se faire la même réflexion, et l'égocentrisme, le sentiment d'anormalité serait lui-même un critère de normalité. Inutile de s'étendre sur cet imbroglio potentiel, car autrui se déclare pensant tout en déniant être le centre de l'univers. L'égocentrisme assumé est donc bien contraire à la norme d'inspiration altruiste.
• Les pensées d'autrui étant inaccessibles, il faudrait peut-être cantonner le problème de l'anormalité aux comportements – gestes et paroles. Mais dans ce domaine, tout ne semble que convenances, codes de conduites relatifs aux différentes cultures. La réserve discrète, jugée anormale en pays latin, constitue peut-être une condition de normalité en pays nordique, où l'exubérance et le parler haut sont plus rares. De même la recherche de solitude et la fuite des situations conviviales pourrait être normale dans un milieu de trappeurs volontaires ou ermites.
  Le fait d'être déclaré « incontestablement anormal » paraît donc, en matière de comportements, injuste.
• Le comportement de l'étranger n'est cependant pas toujours aveuglément condamné. Un individu est souvent déclaré « anormal, à moins que dans son pays tout le monde soit comme cela ».
  Cette idée de « cas isolé », non imputable à un conditionnement par l'éducation, pourrait justifier la notion d'anormalité si celle-ci n'avait une connotation péjorative. Pourquoi donc les communautés seraient-elles seules à bénéficier de la tolérance, tandis que les choix personnels originaux seraient condamnables ? Le respect des minorités fait souvent penser à une alliance machiavélique avec les différents lobbies influents, sans que soit pris en considération le droit personnel à vivre en paix dans la différence.
  Il n'y a pourtant aucun lien entre la rareté d'un point de vue et sa respectabilité. Un précurseur, comme autrefois le personnage de Galilée, ne mérite pas forcément la sanction d'un tribunal populaire, susceptible d'être aveuglé par les préjugés et l'endoctrinement. De même, dans le monde chrétien, la sainteté désigne la suprême grandeur d'âme de quelques individus, se détachant nettement de l'égarement commun dans les futilités, l'idolâtrie facile et l'égoïsme.
• Une autre aberration vient de l'élitisme qui caractérise la société qui semble m'entourer. En effet le modèle adulé n'est pas l'être normalement médiocre et laid, mais au contraire le génie nobélisé, la star éblouissante, le milliardaire parti de rien.
  Il y a donc deux poids deux mesures : l'être différent qui fait des envieux est applaudi, l'être différent qui inspire le dégoût ou la pitié est déclaré anormal, et sa différence est à ce titre combattue.
  Baser la psychiatrie sur le label d'anormalité serait donc justifier une répression par un jeu de mots.

b) Déviance et folie
• Confisquer la liberté individuelle d'un être ne respectant pas les normes exigées pourrait se justifier plus correctement par le fait qu'il dérange, qu'il menace la cohésion sociale et constitue donc un danger.
  Tomber ainsi sous l'accusation de déviance n'explique cependant pas la spécificité du label de folie. Le débat sur la santé mentale d'un criminel est exemplaire à ce sujet : même si la loi est clairement enfreinte, il reste une question, partiellement indépendante, concernant le statut de l’accusé.
• Il semble ainsi que soient distingués les fous irresponsables et les immoraux punissables. La frontière entre les deux catégories semble extrêmement fIoue, mais conduit pourtant sur des voies radicalement différentes.
  Le manque de clarté caractérisant le but de l'incarcération rend le tableau encore plus obscur. Emprisonner un criminel est-il destiné à le punir et venger ses victimes ? à protéger la société de sa dangereuse présence ? à dissuader d'autres personnes de se livrer aux mêmes actes ? La prison a-t-elle vocation à la réinsertion sociale et donc à une guérison quasi psychiatrique de l'anomalie comportementale, ou a-t-elle vocation à l'exclusion, forme légalement adoucie du désir populaire de lynchage ?
  Inversement, l'irresponsabilité du malade mental – décrétée par un psychiatre – s'avère semble-t-il incompréhensible par la majorité de la population. Comment un acte volontaire peut-il être absous ? comment une volonté peut-elle être involontaire ? en quoi la pulsion meurtrière du mari trompé est-elle un crime quand un paranoïaque n'est pas déclaré responsable de ses actes prémédités ?
  Il n'y a aucune raison de se soumettre a priori aux jugements de prétendus experts, sans essayer de comprendre la situation.
• Apparemment, le criminel serait vu comme un être raisonnable, pleinement à même de choisir entre l'obéissance à la règle et une satisfaction égoïste plus jouissive mais assortie d'une punition (potentielle ou bien inévitable). Bref, le criminel serait un individu ayant choisi le rôle du méchant dans le jeu social, que ce soit sournoisement, ouvertement ou ponctuellement. Telle durée de prison serait donc un juste prix pour expier telle faute. L’individu à sa libération aurait payé pour les méfaits commis et se verrait donc de nouveau offrir la chance d’une vie sociale respectable dans le camp des honnêtes gens. Il est fait confiance à sa raison pour comprendre par expérience le confort relatif d'un comportement compatible avec la loi.
  Ce serait là le point clé différenciant le criminel du fou ou du débile. La raison de celui-ci serait en effet perturbée ou déficiente, et le très normal dilemme entre un effort moral et un égoïsme condamnable serait absent. Dans ces conditions, une punition conventionnelle n'aurait aucune vertu curative, et il faut recourir soit à une exclusion définitive (le fou serait « chassé de la tribu », parqué dans un asile-mouroir ou exorcisé par le bûcher), soit à un arsenal de soins attentifs, et ceci justifie l’hôpital psychiatrique. Pour prendre un exemple : un paranoïaque se sentant persécuté et à qui l'on infligerait une peine d'emprisonnement, se verrait conforté dans ses hypothèses, et s'enfoncerait dans sa logique au lieu d'en sortir. Pour l'en extirper, il faut donc court-circuiter le système fondé sur liberté et répression.
• Ces propos sur la criminalité ne semblent pas a priori concerner le schizophrène terré dans Ie mutisme et l'immobilité, ou l'autiste discret aux gestes doux, mais l'important est qu'une case ait été réservée aux individus présentant une différence comportementale socialement condamnée et ne donnant aucune prise aux incitations et sermons classiques.
  Quant au schizoïde suivant la pente qui conduit à la schizophrénie, il justifierait des soins préventifs, même s'il s'efforce discrètement de montrer le minimum requis de sociabilité. Une fois la folie assimilée à une forme de maladie, la logique médicale prend le pas sur Ies mécanismes se contentant d'assurer la paix sociale.

c) Une affaire de goût
• Les propos qui précèdent tendraient à ramener la démence à un mécanisme sociologique : l'inadaptation nommée folie serait liée à la promiscuité subie et chacun pourrait, sur une île déserte, vivre (ou mourir) sans que trouve un sens la notion de santé mentale. Cependant, cette idée rappelant l'anti-psychiatrie n’a rien à voir avec une position égocentrique sur le sujet, et il convient de revenir au point de vue servant de cadre à cette étude.
  Honnêtement, il faut reconnaître que je serais moi-même dérangé par des maniaques en crise ou des hystériques m'agressant gratuitement avec force hurlements. Implicitement, j'adhérerais donc au rejet de certains individus, dont le cas est heureusement rare – et s'il faut les nommer « fous » pour qu'une étiquette verbale désigne ce statut, je ne vois pas d'objection à cela.
• Il faut toutefois faire une réserve de taille : c'est que ce rejet de ma part est une simple affaire de goût (aspirant au calme, je n’aime pas être agressé, bousculé, rudoyé, culpabilisé, etc.).
  D'une part, il paraîtrait injuste de mobiliser la société afin de conforter mon désir de protection, d'autre part je mettrais dans le même sac que les fous expansifs bon nombre de notables respectés, tels que moralistes ou psychiatres (ainsi d'ailleurs que les jeunes brutes écumant les banlieues et se voyant excusées par les intellectuels au nom de l'ennui dans les grandes cités – il ne s'agit pas ici de participer à une lutte des classes).
  La dernière barrière classique entre fous et non-fous, la raison (ou la « compréhensibilité »), est abattue par la chosification d'autrui : les personnages qui me dérangent peuvent être considérés comme des marionnettes, et leurs pensées virtuelles ne m'intéressent pas. Dès lors, le label de folie devrait s'appliquer indistinctement aux personnes dont le comportement me dérange, et la respectabilité serait réservée aux êtres qui ne m'embêtent pas. Ou, inversement, on pourrait en revenir à une vision enfantine incluant les fous expansifs dans l'ensemble indifférencié des « méchants ».
• Un argument sérieux pourrait être opposé à cette vue : l'un des facteurs spécifiques aux fous serait leur imprévisibilité, ce qui rapprocherait d'une part certains autistes et hystériques, entrant périodiquement dans des crises de violence, d'autre part les notables inquisiteurs et les moutons anonymes. Mais là encore, pour un égocentrique rêveur, la scission intuitive se situe ailleurs en ce qui concerne le sentiment de prévisibilité : les personnages de mes rêveries sont dociles et m'inspirent confiance, tandis que ceux rencontrés dans les mondes subis me placent sur une position défensive, inquiète. Et s'il fallait parmi ces derniers tracer une nouvelle frontière, je rangerais avec les hystériques les individus irritables ou de mauvais caractère dont je crains les foudres inopinées, les bandes de loubards faisant tournoyer leurs chaînes, etc... Inversement, je pourrais me familiariser à la compagnie de quelques êtres totalement repliés, qui m'inspireraient alors confiance.
  Isoler la classe des individus me procurant un malaise n'aboutit donc absolument pas à recouper ce qui est habituellement qualifié de folie.
• Ainsi, pour conclure, la folie semble n'être qu'une étiquette relevant d'un consensus verbal, établi au sein d'une société donnée (ou d'un comité d' « experts » pensant pour elle), et servant à désigner une certaine classe d'inconvenance.
  D'un point de vue égocentrique, je suis en droit de considérer que le terme de folie ne peut s'appliquer à moi, puisque je constitue ma propre norme en matière de raison et de comportement.
  Il serait certes possible de regretter le désordre brouillon de mes pensées, la confusion qui me laisse aux prises avec des craintes intangibles, et la folie serait opposée simplement à la sérénité. Mais dans ces conditions, je cesserais d'être fou en passant d'une schizoïdie inconfortable à une schizophrénie triomphante. De même, l'évasion vis-à-vis du réel serait le moyen privilégié de guérison, et les psychiatres voulant m'interdire cette voie chercheraient à me rendre malade. Il ne s'agit bien sûr là que d'un artifice de langage, mais il était utile de passer par ces détournements de sens pour percevoir que l'accusation de folie reçue au sein du monde subi peut être récusée en tant que convention verbale, alibi naïf pour une répression partisane.

B - L'absurdité des questions déstabilisantes

a) L'intelligence peut être maladive
• Ce qui a été dit précédemment en matière de penchants ou de comportements ne devrait pas masquer la place essentielle de la psychiatrie dans le débat rationnel. Déclarer certaines logiques morbides, porter le discrédit sur les implacables raisonnements paranoïaques, s'avère en effet un moyen commode d’écarter les remises en question gênantes.
  Si les philosophes et les scientifiques en venaient à se montrer humbles, à reconnaître leur incompétence à cerner le bien et le vrai, la psychiatrie resterait un recours « salvateur », en délimitant ce qu'il conviendrait d'appeler la pensée correcte. Cet aspect peut passer inaperçu dans la société qui m'entoure, où discours grandiloquents et prétentions à la connaissance sont innombrables, mais une réflexion personnelle déblayant ces faux savoirs conduit à percevoir la psychiatrie comme l'ultime bastion d'intolérance, le véritable point clé de l'édifice des valeurs.
• On peut d'ailleurs sourire en apprenant que les psychiatres occidentaux ont violemment dénoncé l'usage de leur discipline à des fins politiques par les régimes communistes, sous-entendant évidemment qu'ils ne se livrent de leur côté à rien de comparable. Or l'individualiste libertaire, considéré comme mentalement égaré en pays collectiviste et totalitaire, se trouve dans une position très comparable à l'égocentrique radical en pays démocratique. Dans les deux cas, ne pas comprendre le bien-fondé de l'enseignement se conférant la vertu altruiste est assimilé à une forme de débilité, et contester pertinemment le dogme est taxé de délire ou de confusion mentale...
  Toutefois il faut reconnaître, encore une fois, que l'égocentrisme présente un point délicat : il demande, pour être pris au sérieux, une délocalisation du concept de moi. Je peux considérer qu'un individu m'affirmant que je suis dénué de pensée se trouve dans l'erreur, et le condamner pour aberration mentale – mais si j'avais l'esprit suffisamment ouvert pour essayer de reprendre son raisonnement à mon compte (ne suis-je pas le seul humain pensant ?), je pourrais constater que l'individu en question ne pense pas plus mal que l'être normal croyant à la pensée d'autrui sans disposer de la moindre preuve. Pourquoi donc mettre particulièrement en doute sa raison, sa lucidité ? L'accusation ne serait pas honnête, et le verdict de « citoyens respectables » serait peut-être injuste.
• Dans ce contexte de condamnation expéditive, la fantaisie est heureusement tolérée, à la condition qu'elle se restreigne à un cadre ironique supposant l'auto-dénigrement. Avoir soulevé un paradoxe insoluble est considéré comme bénin s'il s'agit d'un prétexte à éclats de rire. Le dogme peut ainsi être chatouillé, aiguillonné, s'il n'y a pas d'ambiguïté au niveau des convictions profondes. L'humour noir amuse quand le voyeurisme sadique outrage, la parodie ridicule de racisme est applaudie quand le racisme sincère est combattu, etc. En ce qui concerne le problème de l'égocentrisme et l'hypothèse du rêve, on trouve dans la littérature fantastique quelques essais mettant le doigt sur le problème cosmologique fondamental, avant de saborder leur sérieux, qui pourrait être déstabilisant, par l'intrusion d'extra-terrestres ou de loups-garous (textes de Brown et Heinlein cités en bibliographie, etc.). Quoi qu'il en soit, cette once de fantaisie tolérée côtoie une condamnation sans appel, pour névrose obsessionnelle par exemple, à l'égard de qui s'attacherait outre mesure aux hypothèses considérées comme des plaisanteries passagères.
• Par une nouvelle pirouette verbale, la dénonciation de ce dogme insidieux est elle-même taxée de maladie mentale. Dans un monde se déclarant tolérant et débonnaire, se sentir oppressé, combattu, relève en effet du complexe de persécution. Le diagnostic de paranoïa aiguë serait conforté par des signes convergents : l'hypocrisie dont je fais preuve dans les relations sociales, ma recherche de blindage, mon égocentrisme développé implacablement à partir d'une hypothèse douteuse (l'idée que le monde présent est un rêve de ma part). Bref, sans être à proprement parler idiot, j'aurais simplement conduit mon intelligence sur la mauvaise voie, et sombré dans une forme de délire. Pourtant, je ne m'égare pas complètement : le contexte est bien une dictature oppressante, dont les dogmes devraient pouvoir être mis en évidence en titillant quelques sujets tabous.

b) Droits de l'homme et crimes historiques
• Pour remuer l'intelligentsia au pouvoir et la forcer à se découvrir sous un jour idéologiquement répressif, le plus simple est de contester la sacro-sainte « Déclaration universelle des droits de l'homme », texte de 1948 élevé au rang de morale et de sagesse absolues, dépassant les divergences culturelles. Le premier article, fondement des fondements, a l'inquiétante particularité de ne pas se présenter comme un droit, une liberté, mais comme un devoir, une croyance obligatoire. Il faut certes louer l'honnêteté de cette présentation clairement dogmatique, qu'aurait pu camoufler une formule telle que: « chacun a le droit d'exiger que tout le monde reconnaisse... » ou « chacun a le droit d'interdire que quiconque mette en doute... ».
  L'énoncé officiel est le suivant: « Article premier. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».
  D'un point de vue égocentrique, cette évidence ne tient pas : autrui n'est pas mon égal puisque je suis dans la position apparemment unique de centre du monde vécu, et les êtres que je côtoie pourraient parfaitement être des marionnettes sans conscience.
  Ce franc refus, immédiat, sera évidemment écrasé par autrui, peu enclin à se reconnaître un statut de marionnette. A titre défensif, l'égocentrique peut donc formuler un énoncé relativiste de son opinion : les humains que l'on rêve ne sont pas, selon l'interprétation en vigueur, des êtres doués de conscience. Seuls les humains doués de conscience sont assurément doués de conscience, et jusqu'à preuve du contraire, rien ne permet de les reconnaître (en dehors du cas particulier que constitue le moi). Et si l'on définit « l'être humain » comme un personnage doué de conscience, rien ne change : il semblerait impossible de discerner s'il y a parmi les personnages qui m'entourent de tels « êtres humains ». La maxime imposée présente donc un rédhibitoire manque de clarté. Et le fait qu'elle soit imposée, sans avoir les moyens de convaincre, est un aveu de dictature.
• Ce jugement est à même de soulever une grande indignation. La déclaration des droits de l'homme est en effet, par le biais de cet article premier, le pilier de la condamnation touchant les aristocrates et les racistes, lesquels défendent l'idée d'un sang noble s'opposant au statut quasi animal de castes ou races inférieures.
  Si une attitude inquisitrice a été développée contre ces thèses dangereuses, les cris outragés masqueront ou interdiront une éventuelle plaidoirie de défense, et la mise en cause du dogme peut donc être évitée par ce biais. Certes l'article 10 de la déclaration en question demande que dans un procès, « toute cause soit entendue équitablement », et les articles 18-19 exigent la liberté d'opinion... mais l'article 30 interdit implicitement à ceux qui s'opposent au premier article le bénéfice des autres dispositions.
  Pourtant, il y a un formidable malentendu, une aberration, dans le fait de pourfendre, au nom de la lutte contre le racisme, un être ne montrant aucun mépris discriminatoire pour telle ou telle communauté parmi autrui. Quand, dans le même temps, la majorité de la population adhère au principe d'une priorité régionale ou communautaire ou nationale, un malaise peut s'installer. Il est difficile de couvrir d'opprobre un innocent plutôt moins coupable en ce domaine que le premier quidam venu. Inversement, il est difficile de tolérer le trouble que vient semer ce cas dans la croisade manichéiste contre le racisme ; que vient faire cet individu se satisfaisant d'une solitude absolue, au milieu du combat entre xénophobes tribaux et partisans de la fraternité universelle ? La psychiatrie apporte ici le salut, en déclarant doctement « ne faites pas attention à lui, il délire » et en promettant de soigner généreusement cette pensée aberrante.
• Un problème plus ponctuel, mais plus aigu, est constitué par le tabou apposé aux « crimes contre l'humanité » perpétrés au cours de l'histoire, en particulier l'abominable holocauste que représentent les camps d'extermination nazis.
  Pour ne pas tomber sous le coup de la loi, qui menace (en France) de poursuites judiciaires quiconque contesterait l'existence de ces massacres, prouvés par témoignages et archives, l'auteur doit d'ailleurs ici – tel Galilée sous l'inquisition – déclarer que l'univers présent ne saurait être totalement un rêve : les crimes contre l’Humanité sont une vérité, même si ce devait être la seule. Les bouddhistes doivent d'ailleurs de même renoncer à leur liberté de rite, la maxime « tout est illusion » étant maintenant devenue illégale, et cela sous les applaudissements frénétiques d'une intelligentsia se déclarant championne de la lutte contre l’intolérance...
• Il se trouve en effet que l'égocentrisme radical et les cosmologies exotiques sont très ponctuellement rejoints par une des affirmations propres aux néo-nazis. Des égocentriques gentils et paisibles subissent donc les coups adressés aux antisémites virulents, et constater le malentendu ne semble intéresser personne. Il est tout de même curieux que les législateurs aient préféré bannir une simple opinion sceptique plutôt que d'interdire les propos de haine ou la sympathie exubérante envers des personnages d'exterminateurs. L'indignation musclée et sans réserve, interdisant le doute dans ce cas très particulier, pourrait cependant trouver quelque justification : alors que contester l'existence du Général de Gaulle ou de l'Australie fait seulement sourire, ne pas croire aux crimes nazis est ressenti comme une insulte blessante par la communauté juive, qui accorde un statut sacré à l'épisode paroxystique de son long martyre.
  Pourtant, de la même manière, des religieux ressentent l’athéisme ostensible comme un sujet de grande douleur, une intolérable insulte à leur foi, au martyre de Jésus-Christ, à Dieu. Le mécanisme est sensiblement le même : il s'agit du blasphème... La liberté d'opinion est un outrage à ceux qui voudraient voir leurs certitudes admises par tous. La violente croisade contre le scepticisme, quand elle en vient à frapper des non-violents et des êtres dépourvus de haine, est un acte de fanatisme et non de justice.
  Avec un peu de lucidité, la situation apparaîtrait ainsi : un individu, se distinguant bizarrement au sein d'une société consensuelle, ne croit pas aux faits présentés comme réels, tout en accordant à autrui le droit d'y croire de son côté. Un régime prétendant à la tolérance peut difficilement le punir au nom d'une violence potentielle alors qu'il est infiniment moins agressif que les prédicateurs, ou que les caricaturistes, moqueurs et provocateurs. La psychiatrie apporte là encore la solution, pour débarrasser de ce cas étrange et restaurer la bonne conscience manichéiste.

c) La sagesse parentale
• Les dogmes populaires sont assez différents de ceux propres aux intellectuels clamant des intentions grandioses. Dans un milieu à la fois humble, peu prospère et xénophobe, la générosité est restreinte aux proches parents. La protection intuitive contre l'accusation d'égoïsme aboutit à faire de l'esprit de famille un idéal non seulement respectable mais indispensable. Dans ce cadre, la fuite égocentrique est choquante en ceci qu'elle consiste à abandonner des proches, dont l'on est moralement responsable, sous la tentation d'un bonheur strictement personnel.
  Cette perspective peut même révulser des parents, trouvant effroyable l'idée d'abandonner les enfants qu'ils ont mis au monde ou pris en charge. Ceci n'a certes rien à voir avec le repli d'un célibataire non prosélyte, mais l'expérience montre qu'en matière comportementale, le manque de recul transforme la plupart des jugements de type « personnellement, je n'aimerais pas » en « c'est mal, il faut l'empêcher ». La fidélité au réel est donc un dogme populaire puissant.
• Cette situation pourrait conduire à décréter que le repli sur soi-même est un acte d'immoralité éhonté, mais l'amour parental peut susciter une certaine tolérance, un effort de compréhension : la possibilité de voir son propre enfant se recroqueviller sur un monde imaginaire n'appelle pas tant l'indignation qu'une offre d'aide. Quand les chérubins laissent de plus transparaître une logique implacable justifiant leur attitude, la déstabilisation devient grave.
  L'autorité (prétendument intellectuelle, et en tout cas institutionnelle) du psychiatre constitue alors un secours précieux. Même si le diagnostic est assorti de perspectives pessimistes, tout rentre ans l’ordre, l’anormalité est expliquée, circonscrite.
• En filigrane, cette sagesse parentale laisse deviner une dictature à l'égard des enfants. Il n'est en effet nullement question de respecter les choix d’un jeune enfant ou de le laisser choisir ses valeurs. L’enseignement est jugé indispensable pour faire son bonheur : il faut interdire les tentations mauvaises ou dangereuses, mater les caprices et forger une future sociabilité (cf. annexe 3.A).
  L'intolérance psychiatrique ne paraît absolument pas choquante dans ce contexte : elle ne fait que prolonger le système d'endoctrinement qualifié d'éducation.
• Finalement, le label de folie s'avère un puissant moyen d'éviter les remises en cause. Un point de vue déstabilisant, résistant à l'attaque rationnelle et se prêtant mal aux accusations d'immoralité, peut donc être balayé de manière réconfortante.
  Du point de vue opposé, il y a évidemment une totale injustice dans ce mécanisme. Ceci ne serait rien si la psychiatrie se contentait de jeter le discrédit sur ses victimes, mais, en plus, elle se veut curative...

C – Soigner, de force, le pauvre fou

a) Le mythe de la souffrance psychotique
• La psychiatrie moderne, entendue comme branche de la médecine, ne se considère pas comme un moyen de répression, d'endoctrinement ou même comme un outil d'équilibre social. Elle prétend soigner des malades, des êtres qui souffrent, et s'efforcer de leur apporter réconfort et, si possible, guérison.
  L’indépendance entre la médecine et le conformisme social est bien mise en évidence par l'aide humanitaire aux pays sous-développés. D'une part les pays pauvres acceptent avec joie l'aide reçue malgré le colossal déséquilibre démographique provoqué par une chute de la mortalité (sans baisse parallèle de la natalité), avec la misère et les risques de guerre civile qui en découlent, d'autre part les pays riches trouvent très positif cette aide ponctuelle, qui ne respecte pourtant pas l'égoïsme communautaire garant de leur prospérité (en vertu de la loi : surpopulation + ressources terrestres limitées + partage = misère pour tous) ; le fait de multiplier le nombre des pauvres et d'accentuer indirectement leur misère accroît de plus la menace d'une révolution mondiale redistributrice. Il y a donc bien, apparemment, dans la médecine un vœu de générosité (ou de bonne conscience) assumé au risque de déstabiliser la société.
  Plus spécifiquement, on peut noter une différence fondamentale entre morale pratique et médecine : les inquisiteurs s'attachent essentiellement à détruire les satisfactions jugées perverses pour leur substituer un effort contraignant, les médecins eux se cantonnent à l'apaisement des souffrances, sans s'attaquer aux responsables du malheur d'autrui (du moins quand ceux-ci sont humains – dictateurs, militaires belliqueux, criminels – les microbes ou parasites étant bien sûr exterminés sans pitié).
  Reste à savoir si cette générosité médicale n'est pas trahie dans certains cas. Le problème ne porte absolument pas sur le cas ponctuel de médecins cupides ou véreux, mais sur le fait qu'une générosité sincère puisse aboutir à faire souffrir au lieu de soulager. L'exorcisation par le bûcher, soulageant dans un grand geste d'amour les âmes éternelles dévorées par le Mal, ne paraissant plus d'actualité, le point le plus critique porte sur la thérapie forcée (refus d'euthanasie, internement psychiatrique). Imposer un cadeau qui a été refusé reste-t-il un acte de générosité ?
• La question essentielle, en matière psychiatrique, est de savoir si les individus présentant une anomalie mentale souffrent tous de cette anomalie. C'est en effet à cette question qu'est subordonnée la générosité de la thérapie forcée.
  Or, pour différencier la maladie mentale (psychose) de troubles plus bénins (névrose), il a été longtemps professé que le névrotique a conscience de son état alors que le psychotique ne se rend absolument pas compte qu'il est malade. Si cette idée a pu tenir lieu de vérité en psychiatrie jusqu'à ce que l'exemple de quelques cas remette l’idée en question, considérer maintenant que le psychotique est forcément un être qui souffre représente un virage à 180 degrés pour le moins suspect. Il est peu crédible que les études de cas passées aient été toutes erronées, et que les interprétations récentes soient toutes correctes – dans un contexte où l'inaccessibilité des pensées d’autrui laisse une place importante à l'interprétation subjective, voire à la fabulation.
• Certes, le psychotique pourrait souffrir du fait même d'être différent, sans se considérer anormal (ce seraient les autres qui se montrent anormaux, de son point de vue). Ceci concilierait les deux thèses adverses. Mais voir dans cette idée une justification à la générosité des soins psychiatriques est malsain : en privant un « malade » introverti de sa liberté d'isolement, en lui imposant une présence active et des stimulations, on accroît la fréquence et l'intensité de ses relations à autrui, qui étaient précisément déclarées constituer le facteur de souffrance.
  Bref, s'il souffrait un peu, on va beaucoup le faire souffrir, afin qu'à terme, il ne souffre plus. C'est là une logique médicale compréhensible, qui rappelle l'amputation sans anesthésiant pratiquée dans les tranchées de la Grande Guerre, mais quand le « malade » refuse les soins, un problème de conscience devrait tout de même se poser.
• Il y a un autre aspect douteux dans l'assimilation entre anomalie mentale et souffrance : le fait que certaines psychoses aient été expliquées par une perception du monde comme un chaos perpétuel, ordonné n'importe comment pour se rassurer. Or un être qui est parvenu à se rassurer peut difficilement (sauf verbiage justificateur) être considéré comme souffrant, avide de soins.
  Le plus atroce est que cette reconstruction « maladive » de l’univers, guidée par le sentiment de bien-être personnel est parfaitement légitime sur un plan rationnel ou philosophique (voir la première partie de ce livre). Certes, il s’agit d un mode de pensée peu courant, et non partageable avec autrui, mais cela ne le discrédite en rien.
  Celui qui résiste à une dictature intellectuelle peut certes souffrir, d'une part des coups reçus, d'autre part de voir frustré son éventuel désir de passer inaperçu. Faut-il pour autant dire qu'il est fou et nécessite des soins ? Ce serait là retomber dans une logique de répression totalitaire. Et la souffrance inhérente à la condition de dissident tiendrait lieu d'alibi commode.
  De manière plus générale, il semble que la souffrance (non physique) s'affiche tant chez des individus « normaux » (certains étant tristes, déçus, aigris, haineux...) que chez des individus anormaux. La souffrance n'est donc pas le critère de discernement en la matière. Le fait d'être déclaré fou, et pris en main comme tel, pourrait être en lui-même un facteur de souffrance – et donc tous les fous seraient effectivement malheureux – mais il serait abject de justifier les soins par l'apaisement d'une douleur précisément créée par ces soins. Et rien ne prouve le caractère spontané de la souffrance imputée à chaque psychotique.

b) Le bonheur introverti serait un faux bonheur
• L'idée d'une souffrance accompagnant inévitablement la maladie mentale serait peu crédible si le bonheur auquel aspire le schizoïde était reconnu, puisque cet idéal associe la félicité à un comportement radical de repli qui serait déclaré schizophrène ou autistique. Le fait que la morale ait dévalorisé, condamné, le bonheur recroquevillé ne suffit pas à en exclure la possibilité ; nier celle-ci incombe donc davantage à une théorie psychologique.
  De ce côté, le modèle d'interprétation qui semble implicitement en vigueur se base sur les idées suivantes :
– L'introversion ne serait pas naturelle, l'être humain étant un être fondamentalement social ; la propension au repli serait donc la conséquence soit d'une malformation cérébrale soit de relations difficiles, traumatiques, avec autrui. La schizoïdie ne serait qu'un pseudo-équilibre maladif, spécifique à des êtres bloqués, coincés, ou blessés ; le « paradis intérieur» serait une compensation, médiocre et infiniment moins plaisante que le bonheur partagé avec autrui.
– La volonté exprimée peut être fort distante des désirs inconscients ; ainsi, un individu déclarant préférer le repli à la vie sociale ne doit pas être automatiquement cru – il ne ferait là qu'exprimer naïvement un système de défense alors que celui-ci serait caduc si le sentiment d’oppression disparaissait. Qui se recroqueville « dans sa tête » ne fait que se cramponner à un refus amer, après s’être à tort résigné ; avec une aide efficace, il apprendra à croire de nouveau au vrai bonheur, à l'équilibre sain que représente la vie relationnelle. Selon l'expression consacrée, « il s’épanouira ».
  Cette interprétation est rigoureusement irréfutable, toute dénégation étant attribuable au refoulement des désirs inconscients, Il ne s'agit pourtant que d'un système facultatif blindé contre la critique. On peut lui opposer un système de statut comparable et contradictoire :
– Le seul bonheur « vrai et complet » se situe dans la rêverie idyllique – malheureusement certains indi-vidus (au cerveau un peu malformé) que l'inaction endort ou auxquels manque l'imagination, ne parviennent pas à s'investir dans ce monde.
– Ces (nombreux) individus déficients, refoulant leur incapacité frustrante dans le domaine inconscient, cherchent alors désespérément une consolation dans le monde extérieur et la relation conviviale. Il ne s'agit pourtant là que d'un ersatz pitoyable, et ceux qui s'y vautrent sont à plaindre – ou à combattre si, inconsciemment jaloux des introvertis équilibrés, ils cherchent à démolir le bonheur de ceux-ci.
  En effectuant une synthèse, on peut conclure que l'analyse qui se veut compréhensive et pertinente s'avère tenir du conte fabulatoire. Mais, socialement, une opinion peut s’imposer sans avoir prouvé sa véracité ou démenti celle des systèmes concurrents.
• Dans le doute, il serait sage de reconnaître qu'il y a peut-être des tempéraments aspirant naturellement au calme et à la solitude, d'autres plus enclins à la grégarité et avides de stimulations incessantes. Malheureusement, un biais vient fausser systématiquement l'avis des personnes se conférant les compétences pour statuer à ce sujet : psychologues et psychiatres sont des êtres ayant choisi de consacrer leur vie (professionnelle) à autrui, espérant soulager ; sauf exception, ils se recrutent donc parmi les non-schizoïdes. Leur jugement risque donc d'être orienté et les discussions entre pairs manqueront d'éléments contradictoires.
  Bien sûr, ces remarques n'ont aucune pertinence si les psychiatres sont des marionnettes dénuées de sensibilité, mais la situation vécue pousse simplement l'intuition – animiste et inductive – à craindre un mécanisme rigide promettant de broyer la légitimité du bonheur intérieur et solitaire.
• Les psychiatres semblent donc profiter de leur statut d'expert pour appliquer une logique proche de l'inquisition morale, tirant un altruisme intolérant d'une référence égocentrique inavouée : « le bonheur que j'apprécie est le seul bonheur digne de ce nom (ou le seul bonheur légitime) ».
  Ce n'est pas l'égocentrisme qui est ici en cause, puisque gentillesse et inaction éviteraient toute déviation répressive. Paradoxalement, ce sont ceux qui considèrent autrui comme leur semblable qui le respectent le moins, en vertu du principe naïf « le bonheur auquel j'aspire est celui auquel aspire chaque être humain, ne serait-ce que secrètement ou inconsciemment ». C'est dans ce contexte qu'une répression musclée peut se parer du label de générosité.
  Le phénomène est exacerbé par la confiance que procure une démarche intellectuelle parallèle : « ce dont je suis certain, autrui en est également convaincu, même si par mauvaise foi il se refuse à l'admettre, ou si ces certitudes naturelles ont été enfouies profondément par quelque endoctrinement aveuglant ou quelque poison neurochimique (drogue exogène ou toxine endogène, maladive) ». Ainsi, tout détracteur passe soit pour un plaisantin, un sophiste qu'il faut faire taire quand plus personne ne rigole, soit pour un zombie quasi hypnotisé et qu'il faut réveiller, médicalement, par une sorte de coup de fouet. Il faut signaler que les philosophes ont une part de responsabilité dans ce mécanisme effroyable : à force de discourir savamment sur l'être humain en général, ils ont mutilé la notion d'individu, de goût individuel. Les propos philosophiques sur « l'aliénation » (ne pas vivre pleinement sa condition d'être proprement humain) ont préparé en cela une illusion d'objectivité, que la psychiatrie ne fait qu’exploiter.
• La condition humaine n'est bien sûr pas exclusivement définie par la sociabilité, la liberté est aussi une notion importante. Ceci pourrait restaurer l’idée d’un droit au repli, mais un raisonnement pervers permet de maintenir la dictature psychiatrique : l’être recroquevillé ignore ce qu'est vraiment le bonheur dans la vie fraternelle, sans quoi il n'aurait pas fui ainsi, il faut donc le tirer de son cocon pour lui faire découvrir cette lumineuse tentation, pour lui donner les moyens de choisir sa voie en toute connaissance de cause. Bref, la psychiatrie aurait pour vocation de libérer des êtres qui s'étaient enfermés dans une voie désespérée avant d'avoir correctement jaugé la situation.
  Cette plaidoirie ne doit pas faire illusion : l'être réveillé à la réflexion ne sera considéré comme guéri que s'il change d'avis et de comportement, en choisissant la vie sociale. Si, tout bien considéré, il retourne d'où il vient, en choisissant librement le repli, les psychiatres (et les parents, s'il s'agit d'un enfant) parleront de rechute et considéreront qu'il n'a pas suffisamment émergé pour choisir véritablement. Pour être jugé libre, il faudrait donc se laisser embrigader dans le monde subi ; dans ce cas l'évolution sera qualifiée d'amélioration et applaudie avec enthousiasme.
  Cet enthousiasme est le nœud du problème, et tout repose sur l'expression « je suis content pour lui », prise comme gage de sentiments désintéressés (voir le livre de Barry Kaufman : « Un miracle de l'amour »). Il conviendrait, avec un peu de lucidité de considérer la situation sous un autre angle : tirer un individu dans un sens, quand celui-ci se cramponne à la situation qui était la sienne, s'apparente plus à une réquisition qu'à un cadeau. Les parents d'autiste, qui se plaignent que leur rejeton ne profite pas de leur amour, et ne s'y intéresse même pas, rappellent l'égoïsme de tout amoureux blessé, qui ne voulait au fond pas tant le bonheur de l'autre que leur bonheur commun, ensemble. Et si ce projet de bonheur commun pouvait effectivement prétendre au label de générosité, il n'en est plus de même quand, face un refus, on cherche à ramener à soi l'être aimé, quitte à l'empêcher d'atteindre le bonheur que lui-même désirait. Pour en revenir à la psychiatrie, on peut innocemment demander, quand la guérison est au bout d'une thérapie forcée : qui est parvenu à matérialiser son propre idéal, le médecin (et les parents, la société) ou bien le patient ?
  Quoi que puisse en dire un verbiage de circonstance, vouloir faire le bien d'autrui à mon idée, c'est mépriser son avis pour élire le mien. C'est même en un sens vouloir faire d'autrui mon esclave. Si le but semble être davantage la formation de compagnons que de serviteurs, il n'en reste pas moins que la situation consiste à asservir autrui à mon idéal de bonheur fraternel. Assumer ce point de vue ruinerait l'idée d'une psychiatrie combattant sous la vertueuse bannière de la générosité.

c) Au risque de faire souffrir
• Le fait de démolir des équilibres jugés pathologiques n'est pas assorti d'une garantie de bonheur plein et entier à la sortie de l'hôpital. Et c'est là que se situe la malhonnêteté suprême. Tandis que le thérapeute aura accompli sa tâche, et joui de son succès, le schizophrène « repenti » se débattra avec les tracas quotidiens, affrontera les médisances et moqueries, la haine ordinaire, etc.
  Citons l'atroce formule de Barry Kaufman, cherchant à tirer son enfant de l'autisme: « La lenteur des progrès était pénible. Il était encore satisfait d'être seul. »...
  Une petite histoire semble à même d'illustrer le problème de manière criante : un jeune homme rabroué par celle qu'il aimait sans retour se réfugie dans un monde intérieur, où il vit heureux avec le double de son amie ; cette attitude ressemblant à de la prostration, vue de l'extérieur, il est arraché à ses rêveries, chimiquement détruites par des substances débilitantes, et réinstaIlé dans le monde subi. Là, une rencontre fortuite avec son ancienne amie, devenue mère de famille, réveille ses passions tout en le torturant, lui déchirant le cœur. Après des moments de douleur affective effroyable, insupportable, il en vient à se trancher les veines et meurt dans de longues et atroces souffrances. La question est : fallait-il arracher ce personnage à son bonheur dans l'imaginaire ?
• Par ailleurs, les soins appliqués aux malades mentaux n'aboutissent pas forcement à une « guérison ». L’être dont l'équilibre maladif a été démoli peut demeurer dans un état précaire, ponctué de crises déchirantes. Ainsi le but qui avait servi de prétexte à sa prise en mains n'aura pas été atteint. Un état de souffrance manifeste aura remplacé un état de souffrance supposée, lequel cachait peut-être un bonheur non extériorisé.
  Il est évident que si l'équilibre initial était violent, expansif, il ne pouvait être socialement toléré, mais d'une part il ne faudrait plus prétendre aveuglément que les soins sont avant tout destinés au bien-être du patient, d'autre part la psychiatrie perdrait ses alibis psychologiques pour se ramener à un moyen de rééducation à l'égard des déviants.
• En ce qui concerne les individus recroquevillés et non violents, une justification pourrait être trouvée à la thérapie : ces malades ne sont pas autarciques, ils se font nourrir et loger, et cela sans aucune contrepartie. La société ou la famille, qui se prive pour les entretenir, en souffre injustement. Il faut donc que cesse cette exploitation malsaine, il faut que les êtres en perdition réapprennent à assumer leurs responsabilités. Une situation où tout l'effort, toute la souffrance, est réservée aux altruistes n'est pas juste ; ceux qu'ils aident doivent aussi faire un effort, au risque d'en souffrir un peu ; globalement, la souffrance aura diminué.
  Si cet argument semble judicieux vis-à-vis de malades exigeant un toit et de la nourriture, il est cependant contestable en ce qui concerne des êtres véritablement repliés, anorexiques et prêts à mourir de froid. En effet ceux-ci sont pris en charge sans avoir rien demandé, et si autrui s'échine à les maintenir en vie pour se donner bonne conscience, c'est là son problème. Si la motivation de cette assistance imposée est la charité, alors le sentiment d'être charitable (et la promesse d'un billet pour le paradis post mortem, éventuellement) est une récompense, il faut encore une fois le rappeler. Par ailleurs, vouloir rendre cette charité moins astreignante, en exi-geant un effort de la part des assistés, serait simplement vouloir se faire plaisir à moindre coût. L'appel à la gratitude relève du même mécanisme.
• Malgré tout, l'objection présentée n'est pas négligeable, car elle culpabilise l'alimentation et la recherche de chaleur. En ce sens, il paraît juste de devoir payer par un minimum de sociabilité, le confort matériel qui donne toute sa paisibilité aux rêveries. Inversement, il est légitime que la fuite radicale se paye par le froid (douleurs aux extrémités) et la faim (maux de tête), voire par la mort selon un point de vue matérialiste.
  La distance est donc notable entre les deux grandes voies de repli. Cette divergence fondamentale ne fait que changer de nature avec la menace de prise en charge psychiatrique. La perspective de douloureuses piqûres, l'impudeur des thérapies de groupe, le cloîtrement dans une salle commune sans refuge, constituent le prix de la fuite radicale. Et il faut être très fort, très sûr de pouvoir abandonner son corps, pour affronter sans peur l'idée d'être interné.
  Mais si cela suscite, dans un premier temps, un puissant élan vers le compromis restant simplement schizoïde, il demeure un sentiment de dégoût vis-à-vis de ce monde où l'inconfort semble une fatalité... Et cela peut provoquer une réaction radicale de rejet, de refus, de fuite.

D – Alibi scientifique et contre-attaque

a) Consolider les prétentions objectives
• Le sentiment d'injustice face à la psychiatrie se référait à une situation où l'introverti quelque peu cohérent se trouve combattu par des extravertis prosélytes, voulant imposer leurs codes de conduite et leurs opinions, c'est-à-dire les valeurs qui leur sont propres. L'aspect manifestement culturel, relatif, de ces valeurs rend, pour les individus qui ont des goûts peu communs, le terme de « malades » tout à fait impropre. La psychiatrie a cependant la prétention de toucher à l'objectivité par le biais d’une démarche scientifique, et ceci mérite examen. La différence avec la morale pourrait être scellée, et le débat réorienté.
• Un malentendu apparaît cependant très vite : comme l’a dénoncé Paul Feyerabend, le choix en faveur de la science semble bien lui-même un choix culturel. Certes, la science ne fait pas la part belle aux « vérités » classiquement transmises par la tradition, y compris les lois que retiennent ses différentes disciplines, mais globalement la démarche scientifique relève d'un choix : accorder foi aux régularités observées, en excluant le caractère illusoire ou chaotique des événements.
  Quand bien même la psychiatrie aurait suivi rigoureusement une démarche scientifique, sans incorporer d'invérifiables fabulations sur la pensée des patients, elle serait donc restée tributaire de choix subjectifs.
• Il faut aussi signaler un malentendu qui semble courant : la scientificité, par le biais de l'objectivité, serait un gage de moralité. Cette opinion, admissible par un inculte ou un littéraire ne connaissant la science que par les doctes discours des savants, ne tient pas debout. La science expérimentale n'ayant pour critère de valeur que l'efficacité, elle aboutit simplement à la découverte de recettes prédictives (modèles mathématiques ou sommes de constats empiriques) et de techniques – que l'utilisation de celles-ci soit bénéfique ou néfaste.
  Le fait que la physique nucléaire ait permis le massacre d'Hiroshima (c'est-à-dire, pour relativiser les choses, l'assassinat d'autant de civils avec un bombardier en une minute qu'avec auparavant mille avions en une nuit, comme à Dresde ou Tokyo), ne rend pas plus cet épisode moral que la physique nucléaire immorale. Fabriquer des bombes ou expérimenter les manipulations génétiques, comme combattre la folie, est une décision politique dont la moralité peut être discutée, mais la science n'est pas sur la sellette, puisqu'elle ne constitue en ce domaine qu'un outil, facteur d'améliorations techniques. Ce n'est que par une déviation perverse que le label de science a été invoqué pour cautionner un prétendu devoir (d'admission inconditionnelle ou de recherche illimitée) ; ainsi mis en avant, le terme essuie évidemment tous les coups, mais il y a malentendu.
  Il ne s'agit donc pas ici de répondre aux psychiatres, réfugiés sous le parapluie scientifique, que la science est d'une moralité douteuse – mais que la science n'a pas à être invoquée dans un débat sur la moralité de leurs actes. Il n'y a aucun rapport entre efficacité et respectabilité. Au risque de rabâcher, il faut rappeler que modifier efficacement le comportement ou la pensée de quelqu'un ne prouve absolument pas que l'évolution aille dans le sens d'une amélioration. Dire que la guérison prouve a posteriori la maladie est inadmissible : il y a certes eu changement, mais la victoire peut s'apparenter à un endoctrinement politique ou religieux réussi. Le fait qu'un individu génial puisse être chimiquement rendu stupide ne prouverait pas que le génie est une maladie.
• Enfin, la science ne fait que tester des modèles, rien n'indique qu'elle découvre des vérités. « L'explication » neurologique ou psychologique de telle anomalie comportementale ou de tel discours n'est ainsi qu'une hypothèse, quand bien même elle aurait inspiré un traitement efficace. Il n'y a pas d'acquis, de connaissance scientifique proprement dite, même si des auteurs profitant du conventionnalisme verbal – tel Hans Reichenbach – trouvent normal de dire : je ne suppose pas, je sais, même si je peux me tromper. On peut certes dire n'importe quoi mais le problème est que des auditeurs risquent de mal interpréter les propos ainsi tenus. Le vocable de « preuves scientifiques », qui est employé pour les éléments de présomption favorable, entraîne ainsi de graves quiproquos.
.   Un enseignement reçu peut être élevé au rang de dogme, des thèses peuvent être prises pour des vérités, les consensus d'experts peuvent passer pour des validations définitives, des lois universelles peuvent être dangereusement inférées des régularités liant quelques cas. La psychiatrie sûre d'elle-même sous le parapluie scientifique semble être tombée dans chacun de ces pièges. La science n'est pas le pilier de béton dont la psychiatrie pouvait avoir besoin pour asseoir sa légitimité.

b) Les égarements mathématiques des médecins
• Les remarques qui précèdent seraient déjà pertinentes si la psychiatrie faisait preuve d'une efficacité quasi systématique, à l'image de la mécanique élémentaire. Le fait qu'échecs et résultats probants doivent être pondérés pour dégager une tendance positive prête à une contestation supplémentaire, concernant la notion de « démonstration statistique ». Psychologues, biologistes et médecins, qui allient généralement un vif intérêt pour la science expérimentale à une certaine aversion pour les mathématiques abstraites, ont tendance à sous-traiter l'exploitation de leurs observations à des spécialistes du calcul – ou à mettre en pratique eux-mêmes des recettes mal comprises.
  Dans tous les cas, un risque de malentendu apparaît, et cela d'autant plus que les résultats statistiques ne sont pas traités comme une conclusion proprement dite ; ils seront interprétés par des savants incompétents dans ce domaine, qui broderont des affirmations intéressantes à partir des arides chiffres bruts. Des erreurs colossales, des abus éhontés, sont commis à ce niveau, mais il est difficile de les dénoncer sans se lancer dans des discussions logico-mathématiques rébarbatives pour le profane. Les annexes 8 et 9 fournissent les éléments étayant les constats mentionnés dans ce qui suit.
• Le premier point conflictuel vient du fait que les statisticiens rendent leurs résultats assortis d'un paramètre chiffré qu'ils nomment risque d'erreur – mais qui n'a, sauf exception, rien à voir avec le risque que leur conclusion soit fausse. Pareille subtilité échappe presque systématiquement au demandeur de statistiques (ou au praticien occasionnel), celui-ci étant d'autant moins critique que ses hypothèses, validées en invoquant un risque d'erreur négligeable, peuvent prétendre rejoindre glorieusement l'édifice de la « connaissance scientifique ».
  Certes, les statisticiens devraient s'insurger contre l'utilisation perverse de leurs calculs et méthodes. Il se trouve que cette mise au point ne semble pas avoir été effectuée, peut-être parce qu'elle ferait perdre prestige et clientèle à la discipline.
  Il y aurait donc autour des statistiques une entente à bénéfice réciproque ; malheureusement, certaines des hypothèses « démontrables » par ce biais, comme la souffrance psychotique, ont pour conséquence une thérapie forcée et traumatisante. L'entente cordiale, fraternelle, entre savants aboutit à broyer des innocents.
• Un autre aspect du recours aux statistiques est contestable : c'est l'interprétation quasi littéraire des corrélations. Par exemple, s'il est montré statistiquement que le nombre de suicidaires est particulièrement élevé chez les schizophrènes, un auteur pourra prétendre avoir démontré que la schizophrénie cause une souffrance à l'individu qui en est atteint.
  Ceci est un abus, puisque rien ne vient appuyer les hypothèses spécifiques de relation de cause à effet entre schizophrénie et suicide, ou de liaison systématique entre suicide et situation de souffrance.
• Les corrélations mal comprises prêtent aussi à une dangereuse interprétation égalitariste niant les spécificités individuelles. Ainsi, le fait qu'il y ait beaucoup de suicidaires chez les schizophrènes « prouverait » l'existence d'un risque suicidaire commun à tous les schizophrènes. La dangerosité des fous peut être établie de manière similaire.
  La suspicion a priori et le mépris que cela représente ne semblent étrangement pas choquer, en matière psychiatrique, alors que l'équivalent dans un autre domaine entraîne de légitimes hurlements d'indignation de la part des intellectuels. Le racisme populaire se nourrit en effet de l'idée que chaque individu de telle race porte en germe les excès auxquels se sont livrés certains de ses « semblables ».
  Mais la psychiatrie n'est pas le seul point oublié dans ce qui serait une lutte contre la répression inductive, c'est le racisme (et surtout l’antisémitisme) qui est la seule cible retenue. Pour citer un exemple bénin qui a été accepté sans encombre, les jeunes conducteurs mâles et célibataires sont pécuniairement pénalisés par les compagnies d'assurances, pour la seule raison qu'ils ont (malgré eux) un état civil comparable à celui de quelques soûlards inconscients aimant jouer l'arrogance virile au volant. Donc la faute punissable du jeune homme sobre et prudent est d'avoir rnalgré lui quelque point commun, anodin, avec les individus dangereux, qui ont été déclarés ses semblables. Confondre ainsi une proportion d'individus et une tendance globale constitue le mécanisme du racisme moderne, haine et critère racial mis à part. Cette ségrégation injuste trouve pareillement de pseudo-arguments dans les statistiques mal comprises ; il convient donc de porter le discrédit sur l'utilisation simpliste des corrélations chiffrées. Se voir condamné pour une étiquette que l'on porte malgré soi n'est pas plus raisonnable qu'équitable. En quoi le fait d'être diagnostiqué « fou » justifie-t-i! une répression, une thérapie forcée ?
  Sous l'étendard de l'objectivité incarnée, de la clairvoyance mathématico-scientifique, la psychiatrie ne semble clamer que des postulats simplistes.

c) Maladie et singularité
• Si les statistiques sont considérées comme un outil efficace et garant de scientificité en psychiatrie, elles peuvent aussi fournir un justificatif à la notion d'anomalie mentale, par le biais de ce que l'on nomme la « détection des valeurs aberrantes ».
  Il faut en effet rappeler que les symptômes psychotiques sont souvent des comportements simplement excessifs. Un être colérique sera par exemple jugé normal, à moins que ses crises atteignent une fréquence ou une intensité rare. Sans ce paramètre quantitatif, les symptômes cités par les manuels de psychiatrie (tristesse, fatigue sans raison apparente, besoin de solitude, excitation, peur de sentir mauvais, ...) pousseraient à conclure que pratiquement tout le monde est fou, et cela discréditerait la discipline puisque celle-ci prétend ramener à une norme les cas isolés qui s'en écartent. La frontière quantitative entre le normal et l'anormal serait suspecte, et « non scientifique », si elle reposait sur une acceptabilité intuitive, pouvant être imputée à des habitudes et conventions culturelles. Pour définir l’anormalité, l'analyse mathématique semble donc nécessaire, si l'on veut éviter l'accusation de subjectivité.
  Bien sûr, définir la limite de la normalité est difficile : faut-il exclure les valeurs extrêmes à raison de cinq pour cent, un pour mille ? Et comment justifier ce choix ? C'est là qu'intervient le riche travail de taxonomie statistique, isolant d'un complexe ensemble de données quelques micro-populations (ou taxons) présentant spécifiquement certaines caractéristiques à un niveau donné. Des classes anormales peuvent ainsi être identifiées au sein d'un ensemble qui semblait à première vue un fatras dominé par une variabilité tous azimuts. Il n'est pas certain que la symptomatologie psychiatrique soit en pratique réalisée sur ces bases, mais un rattrapage pourrait être effectué a posteriori en ce sens, la technique mathématique étant rodée par son emploi quotidien dans le domaine de l'identification biochimique des bactéries.
  Il reste à savoir si l'anormalité ainsi objectivée fournit une légitimité au concept de folie.
• Tout d'abord, il faut noter que l'anormalité est relative. Une étude menée en Suède aboutirait à conclure que la pigmentation cutanée est une anomalie, alors qu'il s'agit au contraire de la norme au Zaïre. De même, si dans deux siècles, 99 % de la population présente les symptômes de la schizophrénie, ce sera le non-schizophrène qui sera anormal.
  Passer du concept de singularité statistique à l'idée de maladie n'a donc rien d'une évidence. Les individus affirmant qu'ils aiment la pluie et la pénombre sans trouver à cela de raison précise, ceux qui se montrent anormalement généreux, intelligents et créatifs, ne seraient pas déclarés malades même si leur cas avait été identifié comme à la fois rare et bien particulier. Et si les schizophrènes sont soignés, ce n'est absolument pas parce qu'ils constituent une minorité typée et relativement homogène. Là n'est pas le problème.
  Après les dénégations effectuées plus haut, il n'est pas non plus légitime de définir la maladie comme une conjonction entre anormalité et souffrance (à moins d'ôter le label de malade au schizophrène heureux) ou entre anormalité et possibilité de retour à la normale (à moins de nommer guérison l'abrutissement d'une personne surdouée).
• Une certaine conception matérialiste de la psychiatrie prétend résoudre la difficulté de définition : la maladie mentale désignerait une anormalité de fonctionnement psychique ou de constitution cérébrale. Le fou serait par exemple un individu auquel manque telle substance neurochimique, ou en possédant beaucoup plus que toutes les personnes dites normales (il a ainsi été déclaré que le schizophrène est un être présentant un excès de dopamine cérébrale).
  Cependant, cette argumentation est irrecevable, pour plusieurs raisons :
– Si une anomalie biochimique comparable avait caractérisé une minorité au sein de la population des gens dits normaux, on n'aurait pas conclu que cette anomalie était maladive, mais au contraire qu'elle était bénigne, apparemment sans conséquence. Ce n'est pas la neurophysiologie qui définit la maladie mentale, c'est la classification des comportements.
– Le fait que des stigmates physico-chimiques accompagnent le comportement déclaré maladif ne prouve pas que l'on a trouvé la cause matérielle de l'anomalie, ou même seulement une de ses causes, La trace trouvée pourrait au contraire constituer une conséquence du comportement en question, ou bien provenir d'une cause commune. Mais il ne s'agit là que d'un problème de détail, qui pourrait théoriquement être résolu par l'expérimentation (si elle s'affranchissait des réserves éthiques pour tester l'hypothèse qu'une injection de la substance incriminée rend fous des individus sains).
  Le point essentiel est que la découverte (éventuelle) d'un agent provoquant systématiquement tel comportement rarissime ne prouve pas que ce comportement soit maladif. Si l'éclair de génie, la béatitude ou le romantisme étaient ainsi imputables à une cause matérielle, cela n'aboutirait pas à envoyer à l'hôpital les individus qui présentent ces traits à titre chronique. L'explicationnisme est donc une protection simpliste contre la mise en cause du concept de maladie mentale.
• Ainsi, les justificatifs scientifiques de la psychiatrie ne valent rigoureusement rien, et il n'est même pas besoin pour l'affirmer de recourir à la négation philosophique de l'expérience en général.
  La discipline psychiatrique semble n'être que le garant naïf des certitudes d'une civilisation, quand elle transcrit en chiffres et en profils physiologiques la particularité de certains individus ayant subi la condamnation populaire. La psychiatrie semble subordonnée aux convenances, à la morale, dont elle constituerait un bras armé. Les psychiatres font penser à des bâtards de commères et d'inquisiteurs.
  Il paraît normal et juste qu'une société veuille se protéger des violences et des comportements inquiétants ou gênants (en clair : je ferais pareil à sa place), mais le verbiage justificatif visant à conférer générosité et objectivité à cette exclusion ou rééducation n'est qu'un écran de fumée. Pour résumer, l'accusation de folie semble se ramener simplement à une déclaration d'hostilité vis-à-vis de certaines différences avec le troupeau, différences touchant à la fois le comportement et les motivations (contrairement au cas des immoraux qui, normalement égoïstes, ne font que céder à la tentation). Le fait ou le risque d'être déclaré fou ne devrait donc pas susciter culpabilité ou repentir. Cependant, la menace que représente la thérapie forcée est un facteur d'inquiétude certain, et il faut le prendre en compte dans la stratégie d'accession durable au paradis des rêveries.

2/ Mes compléments 2018

  J’ai le sentiment d’avoir réfuté la psychiatrie (ci-dessus) il y a longtemps, mais j’ai récemment été en séjour hospitalier (physique), en chambre double gériatrique car il n’y avait plu’ de place en chirurgie, et… le vieil homme à côté répétait dans le vide « madame, s’il vous plaît, ramenez-moi dans ma chambre, pour la dernière fois madame je vous le dis : ramenez-moi dans ma chambre ! », puis 6 secondes de silence environ, et la même phrase, et encore, encore, des heures et des heures, tout le temps sauf périodes de sommeil… Je comprends finalement, un peu, que certains docteurs disent qu’il s’agit d’un cerveau devenu « malade ». Toutefois, je ne suis pas pleinement convaincu. A mon avis, cet homme était un égoïste forcené, escomptant asservir le monde à ses souhaits, et s’il n’était pas ainsi avant (sans répétition infinie, âgé), c’est que le dressage éducatif bridait son fond naturel. Avec libération partielle des contraintes, le fond s’exprime, simplement. Ce ne serait donc pas une « maladie ». Et si tel médicament interrompt le monologue répétitif, ça ne signifie pas forcément que ça guérit, ça peut signifier que cela assomme, ou restaure la soumission antinaturelle aux souvenirs de dressage social.

  J’ai vu par ailleurs un reportage télévisé sur les troubles bipolaires, un des troubles psychiatriques (maladies mentales) prétendus, et je n’ai nullement été convaincu. Il était ainsi expliqué que certaines personnes souffraient depuis des années de cette maladie avant d’être enfin diagnostiquées malades (d’où requête de fonds immensément accrus pour le diagnostic, le dépistage). Mais ça me parait faux : avoir une humeur changeante est une façon d’être, un caractère comme un autre ; simplement, parfois les docteurs affirment que c’est pathologique, selon leur propre subjectivité (ou des critères retenus subjectivement par comité de prétendus experts). Je ne suis en rien persuadé qu’il y avait comme un microbe secrètement à l’œuvre, jusqu’à ce qu’on l’observe indiscutablement. Bref, c’est du bla-bla prétendant faussement à l’objectivité et au caractère maladif indiscutable.

  De même pour la dépression : être triste n’est en rien une maladie mais une façon d’être, fonction des évènements et parfois chronique quasi définitif (si on est « avec le cœur cassé »). Parfois c’est déclaré pathologique, par rapport à une discutable définition de la normalité, c’est abusif.

  Autre critère me touchant personnellement : je démens que le suicide soit une preuve de maladie mentale indiscutable. Il ne s’agit que d’une forme de geste logique, visant l’auto-euthanasie de manière radicale, courageuse. Affirmer que c’est impossible « normalement » constitue une définition contestable de la normalité. C’est comme l’héroïsme de soldat sacrifiant sa vie pour autrui : ça n’obéit pas au principe commun de préservation de sa propre vie à tout prix, c’est simplement un geste exceptionnel, tragique, pas maladif.