HÉ, ‘FAUT PAS S’PRENDE LA TÊTE !!!
(Chapitre Gros Regrets)
par Qué Chéléfou (sous antipsychotiques, déclaré inapte au travail), 01/06/2019

  En 1993, à l’âge de 29 ans, j’ai (au téléphone) pris un reproche terrible, qui m’a en quelque sorte assommé. Je vais essayer de le digérer aujourd’hui, 26 ans après…
  Je reprenais contact, au téléphone, avec celle que j’aimais (venant d’avoir 30 ans), en lui ayant laissé « vivre ses 20 ans », sans la déranger, faisant le mort, puisqu’elle avait dit ne plu’ vouloir me voir. Je ne me souviens plu’ des mots exacts, mais je crois qu’elle a dit « est-ce que tu as des amis, des copines ? tu sors ? tu t’éclates ? », et moi j’ai répondu quelque chose comme « non, je pense à toi, j’écris des histoires, de gens comme toi et moi ». Et c’est là qu’est tombé je crois la bombe conceptuelle : « Hé, ‘faut pas s’prende la tête ! C’est pas ça la vie ! ». Je crois que j’ai répondu alors « Pardon, tu as sans doute raison, je suis désolé » (sous-entendu : je t’aime, même si tu ne veux pas de moi, même comme camarade de rien du tout, un bonjour une minute par an te revoir, hélas non, encore refusé maintenant). Avec le recul, guéri par ma seconde tentative de suicide cinq ans plus tard (ne recevant pas la photo d’elle qu’elle avait promis de m’envoyer), après trois semaines de coma et deux ans à réapprendre à marcher (elle ne répondant pas, et se faisant mettre sur liste rouge), ma réponse implicite est différente : « Tu me déçois immensément, je ne t’aime plu’ du tout, fausse timide-gentille autrefois, au lycée ». Mais c’est à méditer, pour fixer mes idées.

La question du progrès
  Pour un très-triste comme je l’étais, « se prendre la tête » s’entendait presque au sens propre, comme ressasser indéfiniment des douleurs sentimentales sans espoir. Mais Internet (www.linternaute) donne une autre définition : « Expression d'origine inconnue. Elle marque une propension d'une personne à se compliquer de façon inutile l'existence. » Et… si personne ne cherchait des complications pas indispensables, nous en serions encore au Moyen-Age : pourquoi réfléchir quand il suffit de vivre ? pourquoi escompter mieux quand on peut se satisfaire de ce qu’on a ? Galilée, Newton, Pasteur, Darwin, Einstein, « se sont pris la tête », mais je leur dis merci (pour leurs hypothèses, intéressantes), sans leur faire de reproche.
  C’est pareil au plan politique : sous l’ancien régime, le peuple pouvait forniquer et chanter à l’Eglise en attendant récompense post mortem, « pourquoi se prendre la tête ? ». Oui, mais l’école moderne m’a convaincu que là n’était pas le bien. Il convenait de mettre en doute les privilèges choquants, injustes, même s’il était dangereux d’oser penser à ce sujet. De même après la défaite de 1940, la facilité était de vénérer le Maréchal et fraterniser avec l’occupant, pourquoi s’être pris la tête à vouloir différemment, « mieux » selon la propagande exilée ou d’après-guerre ?
  L’expression « il ne faut pas de prendre la tête » n’est donc en rien un bon sens universel, mais une boutade de jouisseurs bien dans leur peau, adorant les frivolités, méprisant les gens au fond du trou, ceux qui souffrent sans espoir et ceux qui envisagent une amélioration de leur sort.

Le cas romantique
  Celle que j’aimais était passionnée de cinéma, et… je pense que nous n’avons pas du tout les mêmes goûts cinématographiques, elle et moi. Ce que je préfère sont les films se finissant mal, qui sont poignants, émeuvent profondément (et incitent l’esprit rêveur à inventer des versions heureuses, à fin différente). Bref, ma sensibilité (« romantique » peut-être) accorde un grand poids à la beauté de la tristesse, même si c’est classé maladif peut-être par les psychiatres, y voyant une forme psychologique de masochisme.
  Les premiers petits romans que j’ai écrits, vers 13-14 ans, étaient tous conclus par la mort du héros (pacifique) blessé, la tête sur les genoux de la belle infirmière en larmes. C’était presque pour moi une définition de « la belle histoire ». Rien de rien à voir avec les délires échangistes (que j’ignorais) chez celle que j’aimais, adorant voir Travolta se secouer le pubis de manière suggestive dans un grand jeu de la drague excitée, mille fois réitérée.
  Bref, tandis que les bestiaux « s’éclatent », les romantiques larmoyants « se prennent la tête », et moi je trouve plus beaux les seconds que les premiers, c’est tout. Celle que j’aimais n’était finalement qu’une bestiale, me méprisant, et finalement la sagesse me semble un mépris en retour, guéri de mon amour malade (sans besoin de le formaliser en disant « salope »).

L’affiche « Pourquoi »
  Si ce débat s’est réactivé, en moi, c’est que le site d’images pinterest m’a envoyé un spam avec une petite affiche : « POURQUOI se compliquer la vie ? Tu t’ennuies de quelqu’un… appelle-le. Tu veux voir quelqu’un… invite-le. Tu veux être compris… explique-toi. Tu as une question… pose-la. Tu n’aimes pas quelque chose… dis-le. Tu aimes quelque chose… dis-le. Tu veux quelque chose… demande-le. Tu aimes quelqu’un… dis-lui ! Nous n’avons qu’une vie. Gardons la simple. (Anonyme). Oui, rire c’est bon. Rigolotes.fr »
  Je ne suis pas d’accord :
– Si on aime quelqu’un : lui dire peut être mortel, si (comme cela m’est arrivé) on se prend un sec refus (de camaraderie) dans la tronche, même sans paire de gifles (ou moderne expression « espèce de sale porc, oui j’balance mon porc moi, salaud !).
– Si on s’ennuie de celle qu’on aime : l’appeler peut être pris pour harcèlement et conduire en prison, la réserve timide est infiniment préférable, quoique douloureuse c’est vrai.
– Si on veut voir celle qu’on aime : l’inviter est presque idiot, évidemment refusé, puisqu’elle refusait toute revoyure, même en prenant le train et le bus pour aller lui rendre visite une minute, dire un petit bonjour de rien du tout, sans déranger.
– Nous n’avons pas qu’une vie, moi je me suis tué deux fois pour la même fille, âgée de 16 ans puis 35 ans (moi 15 et demi puis 34 et demi), et la vie apparente continue, pas sûr que le moi soit mortel. On verra.
– Rire n’est pas bon mais me semble assimilable à un prout : c’est un « laisser aller » qui peut soulager sur le moment, mais on a un peu honte tout de suite après.

La simple conscience
  « Ne pas se prendre la tête », en un sens, c’est éviter d’envisager les objections. Et je trouve ça coupable, quand nous sommes en guerre, ouverte ou larvée. Quelques exemples :
– Tuer des fœtus (au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps), c’est peut-être assassiner des enfants, pas moins lucides qu’un nourrisson prématuré en couveuse. Oser avoir mauvaise conscience, c’est peut-être « se prendre la tête », mais je trouve ça juste.
– Manger des animaux, c’est peut-être faire assassiner nos semblables, dont nous ne comprenons simplement pas la langue. Oser avoir mauvaise conscience, façon végétarienne ou végan, c’est peut-être « se prendre la tête » (et je ne le fais pas complètement : j’écrase les moustiques sans remords, je me lave tuant ainsi des microbes et acariens, même gentils je ne me pose pas la question), mais c’est peut-être juste.
– Ne pas être de gauche (justement anti-riches égoïstes, mais hélas pro-fonctionnaires pro-RMIstes pro-impôts) ni de droite (justement anti-fonctionnaires anti-RMIstes anti-impôts mais hélas pro-riches égoïstes), c’est être tout seul à « se prendre la tête », certes, mais la juste lucidité me semble là.
– Vivre en pays riche, c’est peut-être profiter du recel de fortunes volées par nos ancêtres, ayant conquis le monde militairement (ou indirectement par alliance « plan Marshall » avec la conquête massacreuse de l’Amérique). Oser avoir mauvaise conscience, c’est assurément « se prendre la tête », mais j’ose anormalement penser que c’est juste.
– Vivre en pays sioniste « à la 1966, deux pays » en guerre contre l’Islamisme du Hamas et ses alliés, c’est peut-être se montrer activement raciste, ou fanatique religieux, en ayant rendu Israël-1948 aux Juifs sans équitablement rendre les USA aux Amérindiens. Y songer coupablement, c’est effectivement « se prendre la tête », mais je pense que c’est une (très très anormale) évidence éthique, antiraciste (quoique prétendue à tort : antisémite). L’aimée ayant clamé « Israël, c’est mon vrai pays », ça boucle la boucle : elle est atroce, et ça ne pouvait pas du tout marcher entre nous ; en tombant amoureux d’elle, j’étais condamné à la souffrance, mortelle, ou presque (deux fois mortelle sur trois vies).