Valeur de la Vie Antistatistique, V.V.A.
(pas Vivre Vite Association, peut-être Vrais Voleurs Autorisés)
par A.Zit, 07-09/02/2016

    Aujourd’hui, mon sujet de très grand étonnement est un paragraphe dans un article du magazine Science-et-Vie (n°1181, février 2016, page 110) : « La vie d’un Français vaut 3 millions d’euros (…) valeur de la vie statistique, V.V.S. (…) combien chacun serait prêt à payer pour réduire le risque de décès prématuré à cause de la pollution atmosphérique, de 3 pour 100.000 à 2 pour 100.000. Réponse moyenne, en France : 30 euros. Autrement dit, il faut que tous les Français d’un groupe de 100.000 personnes consentent à payer 30 euros pour éviter un décès. Et l’on obtient ainsi la VVS par Français : 3 millions d’euros (30 fois 100.000). Ce montant a vocation à être un guide (…) combien d’accidents mortels le rond-point évitera-t-il ? » Je ne suis pas du tout d’accord, mais c’est complexe à expliciter, ça mérite réflexion très approfondie.

1/ Détail statistique
1A. Moyenne peu représentative. La moyenne, indicateur statistique (de centralité) ici choisi pour déterminer la VVS, n’est pas incontestable. Si, sur chaque sous-échantillon de 100 personnes, 99 normales répondent zéro et 1 richard répond 3.000 euros, la « moyenne » sera ce chiffre 30 euros (=3000/100), alors que la médiane démocratique est zéro (valeur atteinte par au moins 50% des votants). Trancher pour la moyenne est éminemment contestable et devrait être sujet à débat.
1B. Particularité. Si, au lieu de poser la question sur 1 décès pour 100.000 personnes, il avait été question de 1 décès pour dix mille personnes ou au contraire pour un million de personnes, l’acceptation de 30 euros admis-comme-acceptables (3 heures de salaire minimum) diviserait par 10 la VVS, ou au contraire la multiplierait par 10. Le chiffrage n’a donc rien d’universel mais concerne un cas particulier, arbitrairement posé en cas général représentatif, ce qui est très contestable, pas du tout objectif, nullement scientifique. La réponse aurait été immensément différente si la question avait été « quelle rançon faut-il accepter de payer pour sauver 1 Français ? », et sans d’ailleurs de réponse univoque vraisemblablement (appelant contre-questions : est-ce moi-même l’otage ou un inconnu ? est-ce à moi et mes relations de payer ou à l’état français [en déficit chronique de multiples milliards] ? le kidnappé est-il un bébé innocent ou un adulte suicidaire ayant pris des risques insensés ? ou un militaire payé depuis des décennies pour risquer sa vie ? etc.)
1C. Multiplication. Les sondés ayant répondu 30 euros à 1 question et 1 seule, pour sauver 1 personne, n’auraient certainement pas accepté de verser 30.000 euros pour répondre à mille questions semblables pour sauver mille personnes : contre la pollution de l’air, des eaux, des sols, des légumes, des fruits, etc. contre les médicaments pas inoffensifs (contre la fièvre, la toux, le rhume, etc.), contre les accidents (électriques, route-vitesse, route-alcool, route-cannabis, route-cocaïne, etc)... Le principe de calcul est donc erroné, du moins dans la mesure où il prétend fournir une donnée manipulable n’importe comment, avec additivité et multiplication sans limite, notamment.
1D. Fausse notion d’aléa/quiconque. L’exemple du rond-point est parlant : s’agit-il d’éviter les accidents en prenant les précautions normales ? ou bien en incluant les rares conducteurs soûls et autres drogués brûlant les stops ? Pourquoi payer le rond-point au lieu d’appeler les conducteurs à cesser de se droguer ? De manière un peu différente, en matière de pollution atmosphérique, le risque peut concerner à 99% des Sans Domicile Fixe ayant choisi de vivre dans la rue (voire des professionnels travaillant en extérieur citadin), ce qui ne me concerne pas moi et mes proches, pourquoi devrais-je croire fondés les mots « sauver 1 personne au hasard, peut-être vous ou un de vos proches » ?
1E. Scientisme dur. Il y a un malentendu complet sur la notion de risque. Pour l’auditeur usuel sondé, ne connaissant même pas le mot épistémologie, la question s’entend comme « il est prouvé qu’avec la pollution atmosphérique actuelle, 3 personnes vont mourir cette année en France sur 100.000, de cette cause, et ça risque d’être vous ou vos proches ; par ailleurs, il est prouvé qu’avec votre don, s’il est suffisant, le taux automatiquement chutera à 2 sur 100.000. Ne me demandez pas de combien doit être ce don, c’est à vous de le dire, et vous ne le comprenez pas, évidemment, vous n’êtes pas statisticien ! ». C’est là une mascarade, avec scientisme pur et dur, affirmant des certitudes en fait totalement contestables. La responsabilité dans les décès multi-causals est en général décrétée arbitrairement (pour les accidents de la route, la « cause vitesse » est ainsi très discutable, pour ce qui est souvent un facteur aggravant ou contributif, avec bien d’autres). Certes, s’il n’y avait pas de réserve éthique, on pourrait tester 100.000 personnes avec telle et telle atmosphère, 20 fois pour être significatif, et compter les morts pour en tirer des estimations, mais ce n’est absolument pas la situation : il s’agit seulement de modèles, contestés (ou à contestation interdite, ce qui est encore pire).

2/ Éthique générale
2A. Infini ? Il est clair que le slogan (de médecin hospitalier ?) « la vie n’a pas de prix » n’est qu’une boutade, idéaliste. Personne n’est prêt à donner la totalité de l’argent du monde (ou du pays) au pompier ayant sauvé (au péril de sa vie) un enfant prisonnier de flammes. Ni même 80%, en renonçant à acheter maisons et moyens de transport. Surtout que la requête peut porter sur des cas quasi non-viables : faut-il mobiliser le monde entier pour que survive davantage que trente jours un bébé d’humains né sans intestin ni cœur ni tête ? On peut hurler contre le fatalisme ou y voir une certaine sagesse, avoir tiré une moyenne (dite valoir Vérité) est une estimation presque 100% fausse : l’indicateur de centralité n’est qu’un reflet immensément partiel, presque idiot si l’on ne considère que lui. En tout cas, conclure que l’acharnement thérapeutique est légitime jusqu’à 3 millions d’euros pile, par malade, parait aberrant.
2B. Risques "potentiels". La question de « sauver une vie » de manière certaine et immédiate discorde totalement de la minimisation des facteurs de risques prétendus tangibles par des analystes, ou certains analystes. Dans le premier cas, la responsabilité personnelle est lourdement engagée, c’est « le devoir d’assistance à personne en danger », dans le second cas, c’est suspect de constituer un prétexte pour obtenir des mesures dans le sens voulu (ou du fric, simplement) – comme les quêtes « pour la Recherche » (sans aucune garantie de trouver, sans démonstration prouvant que cela fera mieux que le classique appât du gain). Imaginons que chaque français ait effectivement donné 30 euros pour réduire de 0,03% à 0,02% le risque de décès par pollution atmosphérique, peut-être que cinq ans après, le taux aura au contraire grimpé à 0,04% et il y aura toujours des analystes pour assurer que ça aurait été pire encore sans le don, la situation ayant changé, bla-bla. Boniment menteur des quêteurs. L’intelligence critique a pu minorer la réponse-don, la crédulité a pu la surestimer, on ne parle pas là du prix de la vie, mais du discours suspect à son sujet.
2C. Vie monnayable donc achetable ? Fixer un prix à une vie humaine fait penser au principe esclavagiste posant l’individu en tant que marchandise comme les autres, et je ne suis personnellement pas d’accord. Pire : le milliardaire serait libre d’assassiner qui il veut en remboursant simplement chaque meurtre, c’est affreux, cela compare des choses non comparables, « incommensurables » dit-on peut-être (l’enrichissement financier, le droit de vivre sans être massacré).
2D. Responsabilité collective ou non. Des associations promettent de sauver des vies si chacun leur donne de l’argent, et en même temps, les impôts réquisitionnent de l’argent pour l’assistance à autrui, ceci est confus. Enfin, la petite part des impôts allant aux hôpitaux et moyens de secours tend à sauver, mais une part bien plus grande sert aux armées (pour tuer), aux élus (pour empêcher les citoyens de prendre les décisions), à l’école (très inutilement très compliquée), aux fonctionnaires pépères (entre deux grèves colériques, imparables avec le monopole et l’assurance d’emploi éternel), au remboursement des intérêts de la dette (les budgets publics étant décidés aberrants, en très lourd déficit chronique). Etre déclaré personnellement coupable, de ne pas sauver des innocents, semble très injuste dans ce contexte.
2E. Quasi-impossibilité. (A part les impôts, il y a les achats.) En un sens, chaque euro dépensé pour autre chose que sauver des mourants est accusable de tuer. C’est le cas notamment pour la totalité de l’argent dépensé en loisirs (et autres éléments plaisants non vitaux). En ce sens, tout le monde est coupable, hormis peut-être quelques anormaux extrémistes classés asociaux, faute d’acheter savon, vêtements, chauffage, etc. Dans une économie entièrement fondée sur la croissance de la consommation, avec publicité omniprésente pour exciter l’envie d’acheter l’inutile, avec fortunes et luxe enviés chez les célébrités du divertissement et familles royales (idéal « champion de foot » et « princesse » des gens), la culpabilité (de ne pas chercher à sauver à tout prix tous ceux qui seraient sauvables) est omniprésente, vaut pratiquement loi, écrasant l’individu, donc en un sens innocenté. Envisager mieux est possible en rêve, mais en pratique, cela nécessiterait vraisemblablement révolution exterminatrice, le contraire du sauvetage annoncé. Au moins temporaire, mais l’histoire semble bien indiquer que tous les révolutionnaires se font doubler par de nouveaux monstres prenant la place des anciens. [En tout cas, quand j’étais adolescent naïf, j’ai donné la moitié de mon premier salaire (à 16 ans comme caviste charroyant durement des tonneaux de bière en gare) à l’association Médecins Sans Frontières, pour m’autoriser à acheter des maquettes-jouets avec l’autre moitié sans avoir le sentiment de « tuer » des enfants par ces achats inutiles. J’aurais mieux fait de réfléchir : fallait-il donner 100% puisque chaque achat inutile « tue » ? ou bien fallait-il donner 0% puisque tout le monde partout gaspille ainsi ? La réponse moyenne ne résolvait rien, achetant à tort la cessation du questionnement.]

3/ Bilan
3A. Joker. Si j’avais reçu la question « combien payeriez-vous pour réduire la mortalité par pollution atmosphérique de 3 sur 100.000 à 2 sur 100.000 ? », j’aurais refusé de répondre un nombre. Car une multitude de malentendus semblent impliqués dans cette question, et ils semblent insolubles en première approche, donc il parait impossible de trancher, de chiffrer, surtout instantanément sans se donner des heures de réflexion. D’ailleurs le « 30 euros » qu’ont peut-être répondu les gens peut valoir « un peu, mais pas beaucoup », sans écouter vraiment la question, sans s’attacher aux chiffres du risque (le calcul opéré à partir de là étant donc faux).
3B. Cadre réduit. Pour sauver mon épouse ou mon fils (ou autrefois : celle que j’aimais sans retour), je peux vendre ma maison et tout (annonçant de grandes difficultés matérielles pour mon avenir), mais je n’exige évidemment pas qu’autrui se ruine pareillement pour aider qui j’ai choisi. La subjectivité semble la règle, le relativisme. Appeler ça « égoïsme » serait en théorie possible, mais je ne connais personne qui soit légitimement en position de donner des leçons en la matière. Il est simplement normal de ne pas traiter les inconnus comme les personnes dont on se sent personnellement responsable (même si « se la jouer héros » peut être vu comme pitoyable, irresponsable d’une certaine manière).
3C. Zéro !? Réflexion faite, peut-être que je répondrais zéro aux prétendus sauveurs entendant me prendre de l’argent. J’aide financièrement ma belle-famille en pays pauvre, mon beau-frère handicapé sans indemnité, c’est ma définition du non-égoïsme, chacun possède la sienne. Quant aux modèles prétendant que la pollution atmosphérique tue 3 personnes sur 100.000, ils ont été « admis » sans me demander mon avis, je n’ai rigoureusement aucune raison d’y croire (aucune raison, oui, en incluant l’éducation scientifique qui m’a diplômé, parodie de logique faisant réciter les prétendues « lois du monde » en bannissant l’intelligence critique).
3D. Contre-attaque. Autre élément de réflexion très majeur, si on m’accuse de ne pas sauver : moi, en tout cas je n’ai tué personne contrairement aux gens normaux – l’avortement payé par la sécurité sociale (et applaudi par la majorité des gens) tue (des embryons), la pilule contraceptive tue (des ovules fécondés), et peu m’importe si ces futurs-humains ressentent plus ou moins la douleur qu’un prématuré en couveuse, un nourrisson oublieur. Le monde n’est pas rose et j’essaie simplement d’y concilier comme je peux, comme chacun à sa façon, l’empathie et la satisfaction personnelle.

    Les statisticiens, avec leur VVS, n’ont rien compris à rien, rien découvert. Et les vulgarisateurs célèbrent ce rien comme géant, c’est triste, c’est nul.